Tunisie – Nouvelles chaînes de radio et de télévision : Toutes les demandes seront-elles satisfaites?


composicion-radio-television22052011.jpgLa liberté d’expression et le pluralisme des opinions sont les fondements d’une
société démocratique. Les médias, on le sait, sont le lieu privilégié de
l’exercice des libertés fondamentales dans toute société. Ce qui n’autorise pas,
sans doute, que l’édition de programmes de radio et de télévision soit
«accessible», dans la pratique, à tous.


Allons-nous rentrer, en matière de médias, dans l’ère de l’abondance? Et ce
après avoir vécu pendant trente ans –et même plus- à l’ère de la sélection? Une
sélection qui n’entendait accorder le droit à la parole qu’à ceux qui étaient
prêts à jouer le jeu du pouvoir et à composer avec lui.

Les faits sont là. Un récent communiqué du ministère de l’Intérieur soutient que
78 récépissés ont été remis, depuis le
14 janvier
2011, en vue d’éditer une
publication en Tunisie. Parallèlement à cela, l’Instance nationale pour la
réforme de l’information et de la communication a reçu 74 demandes en vue d’une
édition d’un service radiophonique et 27 demandes en vue d’une édition d’un
service de télévision.

S’il est certain que cette abondance ne peut que servir la démocratie -la
liberté d’expression et le pluralisme des opinions sont les fondements d’une
société démocratique-, les médias, on le sait, sont le lieu privilégié de
l’exercice des libertés dans toute société.

«Et ce sans que le succès soit assuré»


Il n’en demeure pas moins que cette abondance devra, tôt ou tard, prendre en
considération les limites existantes dont celle relative à l’exiguïté du marché.
Il est à se demander, à ce propos, si 27 services de télévision peuvent
«survivre» après avoir obtenu le sésame tant attendu.

Edités par des structures privées, ces services de télévision devront s’ingénier
à trouver des financements dans un secteur, celui de la télévision, où «le droit
d’entrée», pour reprendre une formule chère à Nadine Toussaint, professeur à
l’Institut Français de Presse (IFP), présentée dans son classique «L’économie
des médias»*, est très élevé. «Et ce sans que le succès soit assuré».

Le business model ou le modèle d’affaires, qui devra être préparé par les
promoteurs des projets, devra prévoir des recettes capables d’assurer les
équilibres nécessaires à la bonne marche de leur institution. La redevance
continuant à être –probablement- servie aux seuls médias publics –à moins que
des changements s’opèrent à ce niveau-, il n’y a pas de planche de salut en
dehors de la publicité. Or, le chiffre d’affaires de la publicité est –déjà-
bien en deçà des besoins actuels des médias: 150 millions de dinars, dont un peu
plus du tiers va à la télévision.

Un chiffre tout à fait théorique qui ne prend pas en compte les rabais,
ristournes et remises. Des spots sont quelquefois «bradés», souligne à ce propos
un agent de publicité. Ils seraient vendus jusqu’à 50% moins chers que les prix
affichés! En fait, le volume de la publicité se situerait au tour de 90 millions
de dinars. Ce chiffre pourrait certainement évoluer: des gisements existent.
Mais jusqu’où?

Il est à se demander, dans le même ordre d’idées, quelle sera l’audience que
récolteront les nouvelles chaînes. Un émiettement de l’audience est, pour de
nombreux observateurs, plus que prévisible. Il s’agira, alors, de partager un
gâteau qui n’est pas déjà conséquent.

Autre facteur important, le plan de fréquence national n’autorise pas la
satisfaction de toutes les demandes. Du moins pour ce qui est du réseau
terrestre. Aucune fréquence n’est disponible sur le mode de diffusion
analogique. Même si la
TNT (Télévision Numérique Terrestre), qui est bien
avancée, favorisera l’édition de plus de programmes: entre 12 et 14 programmes
de télévision.

A ce sujet, et si l’on ajoute les quatre chaînes de télévision du pays qui
seront obligées de migrer d’ici 2015 sur la TNT –le mode analogique devra cesser
d’ici là- il n’y a que 8 à 10 fréquences à octroyer.

A moins que le pays engage des investissements colossaux (entre 10 à 12 millions
de dinars) en équipements pour utiliser les réserves de fréquences que les
spécialistes appellent les «couches de fréquence». Et qui permettront d’éditer
12 à 14 autres programmes de télévision.

Dans ce cas comme dans l’autre, il n’y en aura pas pour tout le monde, on l’aura
compris!

Etude technique et schéma financier


La liste des «paramètres» établis par l’Instance nationale pour la réforme de
l’information et de la communication, dans un communiqué, rendu public courant
avril 2011, au sujet de l’actualisation des demandes pour le lancement de
nouvelles chaînes de radio et de télévision sonnent comme des «conditions» pour
l’exercice de la profession d’éditeur de service de radio et de télévision.

Rappelons trois d’entre elles: un curriculum vitae du promoteur du projet,
présentation d’une étude technique et schéma financier avec les détails des
sources de financement et des informations sur l’équipe de journalistes et de
techniciens qui seront recrutés. En clair: une sélection se fera sur les
dossiers présentés.

Il va sans dire que l’édition de programmes de radio et de télévision n’est pas
«accessible» à tous. Elle n’est dans aucun cas démocratique. Où la sélection est
faite sur des dossiers et des prestations orales pour connaître notamment les
chances de pérennité des projets.

Nadine Toussaint note, à ce juste propos, dans son «Economie des médias» que:
«Si l’on peut, sans trop de regret pour la collectivité, déplorer l’échec du
lancement d’un produit de consommation courante, il n’en va pas de même en
matière d’information. Il est difficile d’admettre sans amertume qu’au-delà, ou
en deçà, des contraintes politiques, les contraintes économiques empêchent
l’entrée et le maintien sur le marché d’un courant de pensée».

A méditer!

* Nadine Toussaint, L’économie des médias, Paris: Presses Universitaires de
France – PUF; Édition: 7e édition (17 novembre 2008), p.13.

Prochain article : Médias en Tunisie : la nécessaire mise à niveau