Tunisie : Les diplômés des Grandes écoles… et le mal du pays!

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Les ingénieurs tunisiens formés dans les Grandes écoles françaises ont
représenté un vivier de compétences qui a pesé de tout son poids dans l’élan
d’édification du pays. Ils le sont tout autant aujourd’hui que le pays
s’engage dans la mondialisation.

Le souci de formation des élites

Et c’est une constante aux trois pays du Maghreb qui voyaient dans ces
prestigieuses institutions le cadre idéal pour produire et reproduire le
dessus du panier de son élite.

Au tout début du grand chantier de la mise sur pied de l’économie nationale,
le sentiment patriotique qui animait les ingénieurs tunisiens formés dans
ces grandes écoles et par extension tous les maghrébins, faisait qu’ils
rentraient au pays, systématiquement. Ils se faisaient un devoir de ne pas
«déserter». Il faut reconnaître qu’à l’heure actuelle, leur haut potentiel
constitue un «visa individuel» pour pouvoir exercer à l’international et
beaucoup d’entre eux se laissent tenter par l’appel du large. D’ailleurs l’Atuge
s’est régulièrement employée à réseauter cette diaspora pour la mettre
toujours sur orbite nationale et éviter que l’on s’expose à un «brain drain»
sec, qui nous aurait saigné. Et les thèmes de ses nombreuses manifestations
traitaient des rapports entre compétences, expatriation et feed back en
faveur de l’économie nationale. Elle ne pratiquait pas un matraquage le
retour au bercail. Les dirigeants de l’Atuge ont toujours respecté les choix
de vie de leurs pairs mais ils tissaient une toile et ils dressaient, là où
le pouvaient, des passerelles avec le pays. D’ailleurs leur forum annuel qui
se déroulait traditionnellement entre Paris et Tunis a adjoint une session
londonienne depuis que la communauté atugéenne s’est agrandie dans la
capitale anglaise. Demain il y aura peut être une session en Amérique du
nord ou au Moyen Orient, qui sait ?

Une enquête fouillée et fiable et Le retour au pays ou l’expat’ : les
arbitrages de carrière

Mais, cette fois l’Atuge a exploré le fond de la question. Elle a confié une
enquête exploratoire à Eric Gobe. Grand ami de la Tunisie, Eric Gobe est
chercheur au CNRS et professeur à Aix en Provence. Il a séjourné quatre
années en Tunisie et connaît les autres pays de la région. Il possède bien
son sujet et le thème de l’étude a été : «Les diplômés maghrébins des
grandes écoles : une élite mondialisée ?» Eric Gobe s’est penché sur
l’itinéraire des diplômés de trois écoles d’ingénieurs à savoir
«Polytechnique», Ecole «Centrale» et «Ponts et chaussées». Il, a ciblé les
promotions de la période allant de 1970 à 2002. Le choix des dates n’est pas
fortuit. L’année 1970 est évocatrice de la période où la Tunisie ainsi que
les autres pays de la région avaient induit une logique de croissance et
leur besoin en «grandes pointures» était pressant. L’étude s’arrêtait à
l’année 2002 à l’effet de donner du temps aux candidats pour prendre du
recul par rapport à leur carrière et évaluer un parcours professionnel
significatif. Les noms des diplômés, précise l’auteur ont été extraits des
annuaires. Ceux-ci sont disponibles mais hélas incomplets. Ce sont au total
257 ingénieurs tunisiens qui ont été interviewés individuellement. Ces
enquêtes biographiques sont très fouillées et par conséquent très fiables.

Qui sont-ils ?

Pour nos pays l’enseignement obligatoire et gratuit était un pilier de notre
modèle de société. C’était l’assurance de l’accès à l’ascenseur social par
le critère du mérite et sans aucune discrimination de classe La typologie
des candidats est donc symptomatique de ce souci d’égalité des droits et des
chances pour tous. La filière de l’excellence n’était un compartiment
réservé ni même discriminant. Il n’y avait pas monolithisme sociologique.
C’était un vrai patchwork, l’emblème du renouveau de notre société. Dans les
totues premières années ces promotions contenaient 48% d’héritiers. Ce
vocable retenu par l’auteur désigne les fils et filles d’ingénieurs. Le
deuxième contingent émanait des classes moyennes pour 28%. Les parents ont
fait des études supérieures mais à l’université, cette fois. Ce compartiment
est de moindre prestige et c’est bien dans la tradition française. Et enfin
24% sont issus de milieux modestes ou parfois défavorisés désignés comme une
catégorie à «ascension». Les deux derniers blocs représentaient ensemble 52%
du total, ce qui souligne bien le fort taux d’ascension sociale dans notre
pays. Depuis, les choses ont changé. Ce taux est tombé à moins de 10%
aujourd’hui cela montre que l’efficacité du système de formation a
singulièrement baissé. Mais d’un autre côté les filles, qui ne
représentaient que 4% des effectifs représentent aujourd’hui 55% des classes
préparatoires soit 4 fois plus que la moyenne mondiale.

Le retour au pays ou l’expat’ : les arbitrages de carrière

Les carrières différent selon les générations, mais il y a des constantes
tout de même. Au début de la période étudiée, tout le monde rentrait au
pays. On retrouvait les diplômés des « ponts », comme ingénieurs d’Etat aux
postes de décideurs dans les grandes entreprises nationales ainsi que les
ministères techniques. Les polytechniciens, également. Mais ceux-là étaient
prédisposés, de par leur formation, à une plus grande diversité
professionnelle. Dans leur quasi majorité ils observaient une certaine
sédentarité géographique et professionnelle. Dans leur quasi majorité ils
menaient des carrières prestigieuses. Tous observaient une endogamie et se
mariaient avec des « nationales » et c’est particulièrement le cas des «Sfaxiens».
Le mariage force à une fixation résidentielle avec acquisition immobilière
ce qui est de nature à favoriser la sédentarité. Les expériences de séjour à
l’étranger ont été rares et le pays d’accueil, en l’occurrence était la
France. Ce n’était pas tout à fait considéré comme une expat’ car les
candidats invoquent leur biculturalisme. En étant en France ils se
considèrent toujours à l’intérieur de leur sphère culturelle captive. A
partir des milieux des années 80 les choses ont, encore une fois, changé.

Les destinations d’expatriation

Vers la fin des années 80 les conditions matérielles s’étaient dégradées
dans l’administration et la carrière publique exerçait moins de séduction,
ayant elle-même perdu de son aura. Le système économique majoritairement
constitué de PME familiales n’offrait pas des ponts en or pour ces
ingénieurs de gros calibre. Sauf pour les sfaxiens dont les parents, en
général, étaient établis à leur compte et pour lesquels il était aisé
d’intégrer le giron familial, précise l’étude. Alors il était légitime que
les ingénieurs de «X» surtout, au profil bien adapté à l’international, ont
cherché à faire leur beurre dans l’expat’. En général ils commençaient par
rester en France avec cette fois l’objectif de postuler à la nationalité
française. Ils ne considèrent pas cela comme un renoncement identitaire mais
ils y voient un arrangement civil d’autant moins rebutant qu’ils sont de
formation binationale et sont formatés au biculturlalisme .Une fois leur
nationalité française acquise, là ils s’expatrient. Mais leur mobilité
géographique et professionnelle n’est pas tous azimuts. Ils vont en
Angleterre, ce qui est «un prolongement» de la France. Le marché
international n’étant pas très ouvert, quand ils partent à l’étranger, pour
de bon, c’est à dire en Amérique du Nord ou au Moyen Orient c’est toujours
au sein d’un network d’une entreprise internationale qui les employait à
Paris ou Londres et en général pour des séjours de trois, pas davantage.
Qu’en est-il vers la fin des années 2000. Là encore les choses ont changé.

Le paradoxe de la mondialisation

A la faveur de la mondialisation et de l’attraction exercée par le site
tunisien sur les industries IT et de téléphonie, un reflux s’est amorcé et
les diplômés des grandes écoles françaises se sont mis à entrer en masse.
L’attrait de carrières avec des perspectives de rémunération et
d’émancipation professionnelle a joué à plein La différence toutefois est
que le retour ne s’opère pas dans n’importe quelles conditions. Ce retour
n’est jamais considéré comme définitif. A tout moment et au gré des
opportunités ils peuvent repartir et s’établir à l’international. Il y a
donc une complexification des carrières professionnelles et des aires
géographiques précise l’étude. D’ailleurs cette prédisposition au départ se
lit dans le cursus scolaire des enfants, généralement inscrits à la mission
française qui est bien implantée au plan international. D’ailleurs le
facteur filial et matrimonial ressortent ici aussi. Les ingénieurs disent
qu’ils aiment voir leurs enfants grandir dans leur environnement naturel, la
Tunisie et ne voudraient pas les condamner à l’expat’ La tendance à
l’endogamie est restée élevée et elle a son poids dans le choix de
sédentarité. Mais cette fois les raisons sont différentes. Les épouses
elles-mêmes diplômées du supérieur peinent à trouver un emploi,
principalement dans les professions libérales qui sont assez hermétiques et
de ce fait participent favorisent le choix du retour et aussi de la
sédentarité. A présent on connaît les motivations des choix d’une partie de
nos élites. A nous de réagir en conséquence.