
Dans un contexte où la pluviométrie a atteint des records jamais observés depuis plusieurs décennies, on aurait pu s’attendre à une baisse des prix des produits agricoles. Moins de recours aux aliments concentrés pour le bétail, davantage de pâturages disponibles, un cheptel en meilleure santé : autant de facteurs qui devraient logiquement réduire les coûts de production. Au lieu de cela, le prix de l’agneau a bondi de 50 % par rapport à l’année précédente. Même les bouchers se sont plaints de ne pas trouver de moutons pour l’Aïd.
Ce paradoxe met en lumière une réalité inquiétante : l’abondance naturelle ne se traduit pas en abondance économique. Les consommateurs paient plus cher, alors que les conditions de production sont optimales. Ce décalage ne peut s’expliquer que par des blocages structurels et une absence de régulation efficace.
Le circuit de distribution : un goulet d’étranglement
Une étude récente a révélé que les quantités de produits agricoles transitant par les marchés de gros n’ont pas augmenté depuis 2014. Douze années de stagnation, alors que les besoins de la population ont progressé de près de 36 %. Autrement dit, les marchés de gros fonctionnent comme un entonnoir : ils limitent artificiellement l’offre, créant une rareté qui alimente la hausse des prix.
À cela s’ajoute un circuit de distribution hypertrophié. Entre le producteur et le consommateur final, pas moins de huit intermédiaires interviennent. Chacun prélève sa marge, gonflant les prix sans valeur ajoutée réelle. Les mesures coercitives de l’État à l’encontre de ceux qu’on appelle « spéculateurs » n’a pas permis de rationaliser le circuit de distribution. Résultat : un système verrouillé, où l’agriculteur est étranglé et le consommateur sacrifié.
Une fiscalité incohérente et punitive
On répète que l’agriculture est exonérée de TVA. En réalité, elle est écrasée par une douzaine de taxes et prélèvements divers : fonds de développement de la compétitivité, taxes sur la distribution, contributions multiples… Cette fiscalité incohérente grève les coûts et pousse les acteurs à fuir les circuits officiels pour se réfugier dans l’informel.
Un informel qui grignote de plus en plus la part du formel grevant le budget de l’Etat car pas imposable (sic) et appauvrissant les caisses sociales. Le PNUD le rappelle avec force :
«Le secteur économique informel prive les caisses sociales de ressources vitales en contournant le paiement légal des cotisations. En Tunisie, où près de 45 % de la population active travaille dans l’informel, cette situation provoque un déficit structurel, compromet l’équilibre financier des organismes de sécurité sociale et limite l’accès aux droits fondamentaux pour les travailleurs ».
Autrement dit, l’informalité n’est pas seulement un manque à gagner fiscal : c’est un risque systémique qui fragilise l’ensemble du modèle social.
L’exemple agricole illustre parfaitement cette dérive. Le problème n’est pas l’absence de solutions, mais la complexité inutile du système actuel. Une réforme simple — supprimer la mosaïque de taxes et instaurer une TVA unique — permettrait enfin de remettre de l’ordre.
Les agriculteurs pourraient récupérer la TVA sur leurs intrants (engrais, semences), ce qui allégerait leurs coûts réels et encouragerait la formalisation. De leur côté, les consommateurs bénéficieraient d’une transparence totale sur les prix, aujourd’hui opaques et souvent incontrôlables.
Dans les faits, une hausse maîtrisée de 7 % sur les produits agricoles serait bien moins pénalisante que l’opacité actuelle, où les prix flambent sans justification, alimentés par l’informel, les intermédiaires et l’absence de traçabilité. C’est un choix de rationalité économique : un système lisible, équitable et contrôlable vaut mieux qu’un désordre fiscal qui nourrit la défiance et pénalise à la fois l’État, les producteurs et les ménages.
Face à la lourdeur fiscale et à la rigidité des marchés de gros, de nombreux producteurs choisissent de contourner le circuit officiel. Ils vendent directement dans le secteur informel, échappant à toute taxation et à tout contrôle des prix. Soit un marché parallèle prospère, mais qui fragilise l’économie nationale et prive l’État de ressources fiscales.
Une réforme urgente, mais absente
Le paradoxe agricole et la crise de distribution ne sont pas une fatalité. Ils sont le résultat d’une absence de courage politique. Les réformes exigent des responsables capables de penser, d’agir et de décider dans la sérénité, sans peur des sanctions ni paralysie administrative. Or, en Tunisie, la peur du pénal inhibe toute initiative. Résultat : un pays à l’arrêt, où la chaîne d’approvisionnement reste bloquée entre production et consommation, au détriment de tous.
Repenser le système agricole et de distribution est plus qu’urgent, ce qui se traduit par :
- la réduction du nombre d’intermédiaires pour rapprocher le producteur du consommateur ;
- la rationalisation de la fiscalité en remplaçant la multitude de taxes par une TVA unique ;
- la modernisation des marchés de gros pour qu’ils reflètent réellement l’évolution de la population et de la consommation ;
- l’encouragement de la transparence afin de limiter le poids de l’informel et de garantir une régulation des prix.
Une abondance agricole confisquée par un circuit de distribution inefficace et une fiscalité punitive
Le paradoxe tunisien est révélateur d’un système bloqué. L’abondance agricole existe, mais elle est confisquée par un circuit de distribution inefficace et une fiscalité punitive. Les consommateurs paient le prix fort, les producteurs sont découragés, et l’État se contente de déclarations creuses.
Ce n’est pas la nature qui fait défaut, mais la gouvernance. Tant que les responsables resteront prisonniers de la peur et de l’inaction, la Tunisie continuera à vivre ce paradoxe absurde : des barrages pleins, mais des marchés vides.
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Paradoxe inédit : Malgré une pluviométrie record et des barrages pleins, les prix agricoles atteignent des sommets historiques (l’agneau a bondi de 50 %).
- Stagnation logistique : Les volumes des marchés de gros sont bloqués au niveau de 2014, alors que les besoins de la population ont augmenté de 36 %.
- Asphyxie par les intermédiaires : Le circuit de distribution compte jusqu’à 8 intermédiaires successifs, gonflant artificiellement les prix sans valeur ajoutée.
- Maquis fiscal : Sous couvert d’une exemption de TVA, l’agriculture subit une douzaine de taxes obsolètes qui favorisent l’évasion vers l’informel (45 % de la population active selon le PNUD).
- Urgence d’une TVA unique : L’instauration d’une TVA unique de 7 % permettrait de formaliser le secteur, de récupérer la taxe sur les intrants et d’assurer la transparence des prix.


