La campagne nationale Octobre Rose entre dans sa phase opérationnelle en Tunisie. Mais les données disponibles sur 2024 révèlent un indicateur beaucoup plus déterminant que le nombre de nouveaux cancers : moins de quatre mammographies demandées sur dix ont effectivement été réalisées dans le parcours de détection précoce étudié.

La campagne nationale de dépistage précoce du cancer du sein démarre ce mercredi 30 septembre, avec des opérations prévues à travers les délégations de l’Office national de la famille et de la population dans les 24 gouvernorats. Structures fixes et unités mobiles, dont Mammolife, doivent permettre de proposer des examens gratuitement et de rapprocher le dépistage des femmes.

Mais le véritable indicateur de performance d’Octobre Rose ne sera pas le nombre de manifestations organisées. Il sera la capacité du système à transformer une première consultation en examen d’imagerie lorsqu’il est nécessaire.

Sur 38 853 mammographies demandées, 15 491 réalisées

Des résultats nationaux portant sur la détection précoce en soins de santé primaires en 2024 permettent pour la première fois de mesurer cet entonnoir.

Cette année-là, 281 244 femmes âgées de 30 à 70 ans ont bénéficié d’un examen clinique des seins. Parmi elles, 38 853, soit 13,8 %, ont été orientées vers une mammographie. Mais seulement 15 491 femmes ont effectivement réalisé l’examen, soit 39,8 % des mammographies demandées.

Autrement dit, 23 362 mammographies prescrites ou demandées n’ont pas abouti dans ce dispositif, soit environ 60,2 %. Ce dernier chiffre est un calcul WMC effectué à partir des données publiées.

La nuance est essentielle : les 15 491 examens ne représentent pas toutes les mammographies réalisées en Tunisie en 2024. Il s’agit uniquement de celles effectuées après orientation dans le parcours de détection opportuniste étudié en soins primaires.

L’étude attribue principalement ce faible taux de réalisation au manque de ressources humaines et matérielles, notamment dans les régions intérieures. Elle recense parallèlement 460 cas de cancer détectés, soit environ 3 % des mammographies réalisées.

Le taux national de couverture reste inconnu

C’est ici que le suivi statistique atteint ses limites.

Aucune donnée nationale accessible consultée par WMC ne permet d’établir aujourd’hui le taux de couverture de la population cible par mammographie. Les 281 244 examens cliniques constituent une mesure d’activité, mais ne peuvent être assimilés à un taux de couverture de la population féminine.

Même difficulté pour le diagnostic précoce. Des données attribuées à l’ONFP indiquent que 2 370 cancers du sein ont été détectés à un stade précoce entre 2015 et 2024 dans ses prestations. Faute de dénominateur comparable, ce volume ne permet cependant pas de calculer la part nationale des cancers diagnostiqués précocement.

Le chiffre de 4 400 nouveaux cas de cancer du sein en 2024, communiqué par Houyem Khiari, responsable par intérim du service d’épidémiologie de l’Institut Salah-Azaïez, donne donc la dimension de la maladie, mais pas celle de l’efficacité du dépistage.

L’enjeu territorial apparaît déjà

Les données 2024 montrent également que le volume d’examens cliniques était particulièrement important à Kasserine, Sfax et Gabès. Pourtant, les auteurs identifient précisément les déficits de ressources humaines et matérielles dans les régions intérieures comme l’une des causes du faible passage à la mammographie.

Des équipements supplémentaires ont depuis été annoncés dans plusieurs établissements, notamment à Sfax, Kairouan, Mahdia ou Manouba. Ces annonces attestent d’un effort d’équipement, mais elles ne constituent pas encore une cartographie nationale permettant de comparer capacités installées, activité réelle et besoins régionaux.

Même constat pour les délais. Un travail mené auprès de patientes prises en charge à l’Institut Salah-Azaïez en 2021 évaluait à 53 jours l’intervalle médian attribuable au système de soins dans le parcours diagnostique et constatait un retard lié au système chez 76,4 % des patientes étudiées. Ce chiffre ne mesure cependant pas spécifiquement l’attente d’une mammographie et ne peut être utilisé comme délai national actuel.

Pour mesurer réellement Octobre Rose 2026, cinq indicateurs devraient donc être suivis : femmes examinées, orientations vers la mammographie, examens effectivement réalisés, délai médian entre orientation et examen et stade au diagnostic, avec une ventilation par gouvernorat.

C’est à cette condition que le nombre d’opérations menées dans les 24 gouvernorats pourra être traduit en un indicateur beaucoup plus concret : combien de femmes ayant besoin d’une mammographie y accèdent effectivement, et dans quel délai ?

Chiffres clés

  • 4 400 : environ, nouveaux cas de cancer du sein rapportés pour 2024.
  • 281 244 : femmes de 30 à 70 ans examinées cliniquement en soins primaires en 2024.
  • 38 853 : orientations vers une mammographie.
  • 15 491 : mammographies effectivement réalisées dans ce parcours.
  • 39,8 % : taux de réalisation parmi les mammographies demandées.
  • 460 : cancers identifiés dans le dispositif étudié.

Site : Ministère Santé