FMI Tunisie 2026Alors qu’une partie du débat public oppose souveraineté nationale et programme du FMI, la réalité tunisienne est plus complexe et plus préoccupante. D’un côté, un rejet assumé de l’interventionnisme du Fonds et de ses conditionnalités. De l’autre, une accumulation de vulnérabilités énergétiques, hydriques, budgétaires et institutionnelles qui rendent l’ajustement inévitable, avec ou sans accord.

Les travaux récents sur le rôle du FMI et les réformes domestiques, tout comme les alertes d’Ecoweek sur la stratégie de « gain de temps » de l’État, montrent que la vraie question n’est pas de savoir si la Tunisie doit dire « FMI out » ou « FMI in », mais comment elle peut par ses propres moyens mettre en place ses propres amortisseurs de crise.

FMI : influence par omission et réformes par défaut

Une large littérature montre que les conditionnalités de prêt et les recommandations du FMI influencent les politiques publiques des pays qui recourent à ses programmes. Mais une étude récente publiée par « The Review of International Organizations » et réalisée par Ana Carolina Garriga de l’université de l’Essex en G.B et de Michael A. Gavin, de l’Université du Queensland à Brisbane en Australie, va plus loin en montrant que l’influence du FMI dépasse ces mécanismes explicites.

Les auteurs expliquent que la capacité de prêt du Fonds n’a pas suivi le rythme de la globalisation financière, ce qui a incité les économies émergentes et en développement à renforcer leurs institutions domestiques de stabilité financière, en particulier les pouvoirs de prêteur en dernier ressort de leurs banques centrales. Ils conceptualisent cela comme une « influence par omission », où le FMI façonne les comportements non pas par son intervention directe, mais par son incapacité croissante à servir de filet de sécurité financier pleinement crédible.

Leur conclusion est claire: « countries with relatively limited access to IMF resources are significantly more likely to strengthen their central banks’ lender of last resort authority ». Autrement dit, lorsque le recours au FMI devient politiquement coûteux ou quantitativement insuffisant, les États qui prennent la mesure du risque renforcent leurs propres capacités de gestion de crise, plutôt que de se contenter de refuser le Fonds.

Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, l’a bien compris. Dans son ouvrage « La Grande Désillusion », il explique : « Le FMI a tendance à insister sur les coupes budgétaires, peu importe les circonstances. C’est une approche unique qui ne tient pas compte des spécificités de chaque pays ».

Une Tunisie qui accumule les risques sans construire ses amortisseurs

Le diagnostic d’Ecoweek* sur la Tunisie décrit, pour sa part, un pays qui ne transforme pas ses alertes en réformes structurantes, mais en stratégies de report. Hechmi Alaya souligne que « les indicateurs récents émis par la conjoncture sont de plus en plus inquiétants », avec une dépendance énergétique record, une pénurie d’eau devenue une contrainte économique, des fragilités croissantes du voisin algérien et un recul de la transparence budgétaire. Face à ces risques interdépendants, « la réponse demeure largement défensive marquée par l’inertie : stabiliser les prix, reporter les coûts, minimiser les déséquilibres et retarder les réformes ».

La dépendance énergétique est emblématique : la Tunisie importe près des deux tiers de l’énergie qu’elle consomme, tout en maintenant un prix administré de l’essence inchangé depuis décembre 2022. Ecoweek le formule sans détour : « Un pays qui importe une part croissante de son énergie ne peut durablement encourager, par un prix administré déconnecté du coût réel, la consommation de produits pétroliers tout en affirmant vouloir réduire sa dépendance énergétique. » Le choc n’est pas supprimé, il est déplacé vers le budget, les entreprises publiques et les réserves de change.

« La souveraineté ne se mesure pas à la distance affichée vis-à-vis du FMI, mais à la capacité à anticiper, à arbitrer et à investir. »

Entre FMI et opacité budgétaire : la fausse stabilité

L’article académique sur le FMI montre que, dans de nombreux pays, la perception d’un filet de sécurité international insuffisant a conduit à des réformes institutionnelles profondes, notamment le renforcement des pouvoirs de prêteur en dernier ressort des banques centrales et la capacité à gérer les crises sans recourir systématiquement au Fonds.

À l’inverse, Ecoweek décrit une Tunisie où la Banque centrale finance en continu le Trésor, où le système bancaire reste très exposé à l’État, et où la transparence budgétaire recule.

L’Open Budget Survey 2025 attribue à la Tunisie un score de 11 sur 100 en matière de transparence, contre 16 en 2023, la plaçant parmi les pays les moins transparents de la région. Ecoweek souligne que « l’absence de publication récente de résultats détaillés d’exécution budgétaire ne neutralise aucun risque ; elle empêche surtout d’en mesurer le coût et la répartition ». Cette opacité ne remplace pas l’ajustement, elle le rend plus brutal lorsqu’il finit par survenir.

Dans ce contexte, le débat réduit à « programme FMI ou souveraineté nationale » est trompeur. Refuser un accord ne fait pas disparaître les contraintes de la balance des paiements, du budget et de l’endettement ; cela ne fait que modifier la manière dont l’ajustement sera financé et le moment où il interviendra.

« La Tunisie importe près des deux tiers de son énergie tout en gelant les prix des carburants depuis 2022 : le choc est simplement déplacé vers le budget et la Banque Centrale. »

Souveraineté économique : entre discours et capacité réelle

Les travaux sur le FMI montrent que certains pays ont choisi de « s’assumer » en interne, en renforçant leurs banques centrales, leurs réserves et leurs mécanismes de gestion de crise, plutôt que de dépendre d’un Fonds jugé insuffisant ou trop intrusif.

L’événement Covid, analysé dans l’étude citée plus haut, illustre cette dynamique : les pays dotés de capacités renforcées de prêteur en dernier ressort ont davantage géré la crise sans recourir aux ressources du FMI, malgré l’annonce d’une capacité de prêt de 1 000 milliards de dollars.

La Tunisie, elle, se trouve dans une situation différente : elle revendique une souveraineté économique face au FMI, mais ne construit pas les instruments qui la rendent crédible. La dépendance énergétique, la contrainte hydrique, la fragilité budgétaire, la dépendance énergétique à l’Algérie et le recul de la transparence présentent un paysage où l’État « gagne du temps au lieu de préparer l’avenir ».

Ecoweek le résume ainsi : « Le problème tunisien n’est pas l’absence de diagnostics. (…) Le problème est l’absence de hiérarchisation et de réponses cohérentes. » La souveraineté ne se mesure pas à la distance affichée vis-à-vis du FMI, mais à la capacité à anticiper, à arbitrer et à investir avant que la crise ne transforme les réformes possibles en ajustements imposés.

« Au-delà du “FMI out” et du “FMI in”, la souveraineté véritable naît lorsque l’État cesse de déclarer ses intentions et commence à édifier ses choix. »

FMI out, stratégie in

La véritable ligne de fracture n’est pas entre FMI et souveraineté, mais entre l’immobilisme et la stratégie. Les réformes relatives à la tarification de l’énergie, à la gouvernance des entreprises publiques, au ciblage de la compensation et à la mobilisation de l’investissement privé ne sont pas pertinentes parce que le FMI les recommande ; elles le sont parce que le modèle actuel devient de plus en plus coûteux pour la Tunisie elle-même.

La stabilité véritable n’est pas l’immobilisme. Elle suppose d’anticiper les risques, d’en répartir équitablement le coût et d’investir avant que la crise ne transforme les marges de manœuvre en contraintes. L’étude académique « Influence par omission » sur le FMI montre que certains pays ont choisi de renforcer leurs institutions pour ne plus dépendre du Fonds. Ecoweek rappelle que la Tunisie, elle, ne manque pas de mises en garde mais d’une stratégie publique capable de les convertir en décisions.

Au-delà du “FMI out” et du “FMI in”, la souveraineté véritable naît lorsque l’État cesse de déclarer ses intentions et commence à édifier ses choix.

Amel Belhadj Ali

EN BREF

  • Faux dilemme : Opposer souveraineté nationale et accord FMI masque l’urgence des réformes structurelles internes.
  • Le concept d’ommission : Faute de filet de sécurité mondial suffisant, les pays émergents responsables renforcent leurs propres banques centrales.
  • Incohérence énergétique : Importatrice de deux tiers de son énergie, la Tunisie maintient des prix administrés déconnectés du marché depuis 2022.
  • Opacité financière : Le score de transparence budgétaire de la Tunisie chute à 11/100 selon l’Open Budget Survey 2025.
  • Urgence stratégique : L’ajustement économique aura lieu avec ou sans le FMI ; l’enjeu est de construire nos propres amortisseurs de crise.

*Ecoweek N° 35 septembre 2026