
L’élargissement de l’impôt sur la fortune a ravivé un débat qui dépasse largement la question fiscale. Derrière la polémique, une interrogation plus profonde s’impose : la Tunisie souffre‑t‑elle d’un manque d’impôts ou d’un manque de création de richesse ?
Pour Abdelbasset Sammari, membre du groupe de réflexions économiques et sociales, la réponse est sans ambiguïté. Tant que l’État continuera de s’appuyer presque exclusivement sur la fiscalité pour compenser ses déséquilibres, sans remettre en question le fonctionnement de ses entreprises publiques ni sa propre organisation, aucune réforme ne pourra réellement sortir le pays de l’impasse.
L’enjeu n’est pas de collecter davantage, mais de produire mieux. Le débat est donc faussé dès le départ. L’élargissement de l’impôt sur la fortune a immédiatement suscité des réactions contrastées, oscillant entre satisfaction morale et inquiétude économique. Mais avant même d’aborder le fond, Abdelbasset Sammari dans ses différentes publications, rectifie une confusion majeure. Contrairement à ce qui a été relayé, notamment par l’agence TAP, « il ne s’agit pas de fortunes allant de 1 à 1,7 milliard de dollars », mais de patrimoines compris entre « 1 et 1,7 million de dollars ».
Autrement dit, la mesure ne vise pas une élite financière hors d’atteinte, mais une catégorie limitée de ménages aisés. Le débat ne porte donc pas sur une redistribution massive, mais sur un signal politique envoyé dans un contexte économique fragilisé. Ce contexte est celui d’un État confronté à une équation budgétaire devenue intenable.
Sammari rappelle que la Tunisie fait face à « un déficit budgétaire chronique, un ralentissement de la croissance, des difficultés de financement extérieur » et à une économie informelle qui représente près de 40 % de l’activité.
Dans un tel contexte, chercher des ressources supplémentaires peut sembler logique. Mais cette logique est trompeuse. Elle revient à s’attaquer à la fièvre sans remonter jusqu’au foyer qui l’a provoquée.
La fiscalité comme réflexe, non comme stratégie
La question centrale posée par Sammari est d’une simplicité désarmante : « Le problème réside‑t‑il dans le manque d’impôts ou dans le manque de création de richesse ? »
La fiscalité représente déjà plus de 90 % des ressources du budget de l’État. La Tunisie taxe beaucoup, mais produit peu. Elle prélève, mais n’investit pas suffisamment. Elle collecte, mais ne transforme pas. Le danger, selon lui, n’est pas l’impôt sur la fortune en lui-même.
Le danger est de faire de la fiscalité l’unique instrument de correction d’un déséquilibre économique qui, lui, est structurel. « L’économie ne se relève pas uniquement par les impôts », écrit-il, mais par l’investissement, la production, l’innovation, l’exportation, la création de richesse.
Or, alourdir les charges de l’économie organisée, alors qu’une grande partie de l’activité échappe au système officiel, revient à fragiliser ceux qui respectent les règles et à encourager les autres à s’en affranchir davantage. C’est une équation perdante, qui risque de pousser davantage de capitaux vers l’informel ou vers l’étranger.
Le vrai nœud : la productivité et la gouvernance publiques
Sammari aborde la racine structurelle de la crise. « Une part importante de la crise économique et financière que connaît la Tunisie provient de la faible productivité de plusieurs entreprises et établissements publics », écrit-il, soulignant également « l’enflure de la masse salariale par rapport au volume de la production, des services et des résultats obtenus ».
Certaines institutions se sont transformées en espaces d’« emploi social » plutôt qu’en structures productives. La conséquence est double : une compétitivité affaiblie et des finances publiques aspirées par des dépenses improductives. Cette situation n’est pas nouvelle, mais elle est devenue insoutenable.
Les entreprises publiques, au lieu d’être des leviers de développement, se transforment en centres de coûts vampirisant le budget de l’Etat. Elles absorbent des ressources sans générer de valeur. Elles immobilisent des compétences sans produire de résultats. Elles pèsent sur le budget sans contribuer à la croissance. La crise tunisienne n’est donc pas seulement budgétaire. Elle est organisationnelle, managériale, structurelle.
Restructurer l’État : une nécessité nationale, pas un tabou
Face à ce constat, Sammari affirme que la restructuration des entreprises et établissements publics est devenue « une nécessité nationale qu’on ne peut plus différer ». Non une restructuration punitive qui se traduirait par des licenciements massifs, mais une réorientation, une requalification et un redéploiement.
La Tunisie n’a pas besoin de réduire sa main‑d’œuvre, mais de la rendre productive. C’est dans cette logique qu’il propose une réforme institutionnelle audacieuse : créer un « pôle national de préparation et de qualification des ressources humaines ». Ce pôle aurait pour mission de réhabiliter les chômeurs, requalifier les licenciés, absorber les surplus issus des restructurations, former les compétences techniques dont le pays a besoin, et renforcer la discipline, la citoyenneté et la culture du travail.
Cette proposition élargit la notion même de souveraineté. « La défense d’une patrie ne se limite pas à la protection des frontières », écrit-il, mais inclut la protection de l’économie, le soutien à la productivité et la capacité de la société à créer de la richesse. La souveraineté n’est pas un slogan. Elle est une capacité opérationnelle.
L’impôt sur la fortune : un test politique, pas une solution économique
Dans cette perspective, l’impôt sur la fortune apparaît moins comme une solution que comme un test. Son succès ne se mesurera pas au montant collecté, mais à sa capacité à instaurer « plus de justice fiscale sans étouffer l’investissement » et « plus de ressources pour l’État sans pousser davantage de capitaux vers l’économie parallèle ou vers l’étranger ».
Sans réforme profonde de l’État, sans remise en question du fonctionnement des entreprises publiques, sans modernisation de l’organisation gouvernementale, cet impôt ne sera qu’un pansement sur une plaie ouverte.
La Tunisie n’a pas besoin de davantage d’impôts. Elle a besoin d’un État capable de transformer ses dépenses en valeur, ses institutions en leviers de croissance et ses ressources humaines en forces productives. Tant que la fiscalité restera le seul outil d’ajustement, le pays continuera de traiter les symptômes sans guérir la maladie. Comme le rappelle Abdelbasset Sammari, la souveraineté ne se décrète pas : elle se construit par la capacité à créer de la richesse, et non à la taxer.
Benjamin Constant romancier et homme politique du 18ème siècle va plus loin. Pour lui : « L’excès des impôts conduit à la subversion de la justice, à la détérioration de la morale, à la destruction de la liberté individuelle ».
What else?
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Malentendu levé : La taxe cible les patrimoines de 1 à 1,7 million de dollars, et non des milliards.
- Équation fiscale : La fiscalité représente déjà 90 % des ressources ; la pression est maximale sur un secteur formel exsangue.
- Crise structurelle : Le frein majeur est la faible productivité des entreprises publiques et une masse salariale déconnectée de la valeur produite.
- Proposition phare : Création d’un pôle national de requalification des RH pour transformer l’emploi social en forces productives.
- Vision souverainiste : La souveraineté économique dépend de la capacité à créer de la richesse, non de la seule volonté de la taxer.


