Albert Einstein disait : « La bureaucratie réalise la mort de toute action ». Une citation qui pourrait correspondre aux réalités de nombre de pays, dont la Tunisie. Un pays magnifique où l’État parle de digitalisation, de révolution numérique, de portails intelligents, mais où, dans la vraie vie, on vous demande encore une photocopie de votre carte d’identité recto verso même si vous l’avez déjà donnée trois fois dans le même dossier, des copies conformes à tous bouts de champs et des signatures légalisées. Bienvenue dans la République du Tampon, où la modernité est un discours et la pratique un rituel ancestral.

Deux exemples simples qui expliquent à eux seuls le drame de tout le pays. Celui de l’acquisition d’une moto et de l’attente angoissée du remboursement des frais médicaux auprès de la CNAM et des accords de prise en charge médicale.

La carte grise de moto, ou l’art de compliquer ce qui pourrait être simple

Acheter une moto devrait être un moment joyeux et surtout pour les jeunes. En Tunisie, c’est le début d’un pèlerinage administratif. Vous payez, vous recevez votre moto, vous êtes heureux. Et là, l’État vous dit : circulez… sans votre moto !!, (il faut une masse de papier pour circuler à moto)

Pour obtenir la carte grise, il faut, pour le concessionnaire, affronter les procédures douanières labyrinthiques, l’engorgement des services des mines, de l’ATTT saturés comme un rond-point à l’heure de pointe, et les dossiers incomplets, concept philosophique qui n’a pas d’équivalent dans les langues étrangères.

Résultat : vous avez une moto flambant neuve, mais vous risquez non pas une amende, la confiscation pure et simple. Votre moto devient soudain un objet illicite, comme si vous l’aviez achetée dans une ruelle sombre, alors que vous avez payé taxes, droits, TVA et vignette.

Et pourtant, la solution est d’une simplicité biblique : un Certificat Provisoire d’Immatriculation remis automatiquement dès le dépôt du dossier. Un papier, un QR code, un tampon — l’administration adore les tampons — et tout le monde est content. Mais non, on préfère laisser les citoyens jouer à cache-cache avec les patrouilles.

« La modernité n’est pas un discours, c’est une décision. »

La CNAM, ou le labyrinthe où l’on espère sortir vivant

La CNAM ressemble à un labyrinthe où chaque couloir mène à un guichet. Il existe plusieurs filières, plusieurs parcours, plusieurs régimes, mais contrairement à un labyrinthe, ici, la sortie n’est jamais garantie.

Dans la vraie vie, un malade tunisien (maladie chronique) doit voir son médecin, passer à la pharmacie, aller à la CNAM, attendre, patienter, encore et encore, puis attendre une lettre recommandée après dépôt du dossier — oui, en 2026, passer par les services postaux et une lettre recommandée — pour découvrir si sa prise en charge ou son remboursement sont acceptés et cela peut durer des semaines. L’assuré, surtout s’agissant d’atteintes graves, doit espérer être encore vivant.

Et puis il y a le chapitre le plus absurde du système : celui où, lorsque les traitements sont trop chers ou introuvables, la CNAM vous envoie en pèlerinage administratif vers la Commission médicale centrale ou ses déclinaisons régionales. Une sorte de comité d’experts qui décide si votre survie mérite un accord, un cachet, un paraphe.

Dans un pays respectueux de ses citoyens et soucieux de leur bien‑être, on soigne d’abord et on administre ensuite. Chez nous, on administre d’abord, on administre encore, on contrôle, on vérifie, on revérifie, et si vous êtes toujours vivant et que toutes les conditions exigées par la machine administrative sont réunies, alors on vous soigne. Peut‑être.

Ici, la maladie n’est pas toujours le danger. C’est l’attente qui devient pathogène.

Pourquoi en sommes-nous là ?

La coexistence de réglementations anciennes et de défis technologiques rend la digitalisation complexe, et de nombreux assurés rencontrent des difficultés pour s’adapter à la transition numérique. Pour les maladies chroniques, la gestion digitale nécessite une coordination rigoureuse entre le médecin, la pharmacie et les services de contrôle.

Traduction : si un seul maillon est défaillant, c’est tout le dossier qui tombe malade.

« Ici, la maladie n’est pas toujours le danger. C’est l’attente qui devient pathogène. »

Un État qui parle futur mais fonctionne en sépia

Pendant que les ministres annoncent fièrement la digitalisation totale, les administrations continuent à demander des documents déjà en leur possession, imprimer des mails pour les classer dans des chemises cartonnées, exiger des signatures manuscrites ou légalisées pour valider des procédures numériques, refuser un dossier parce que le tampon n’est pas assez visible.

La peur de la responsabilité et la culture du papier expliquent la résistance au changement, et les systèmes en silo obligent le citoyen à fournir plusieurs fois les mêmes documents. Nous sommes donc officiellement dans un pays où le numérique est encore au stade du slogan et le papier une religion.

Les héros silencieux de l’administration

Et pourtant, il faut le dire, le répéter, le graver : dans l’administration tunisienne, il existe des cadres courageux. Des femmes et des hommes qui prennent sur eux, accélèrent les procédures, contournent les lenteurs, aident les citoyens sans rien attendre en retour, font fonctionner la machine malgré les textes, les silos, les blocages.

Ce sont eux qui sauvent l’honneur de l’État. Ce sont eux qui prouvent que la modernisation n’est pas impossible. Ce sont eux qui montrent que le problème n’est pas humain, il est structurel et culturel.

« Nous sommes dans un pays où le numérique est encore au stade du slogan et le papier une religion. »

Des solutions simples, à portée de main

Pour les cartes grises de moto, il suffit d’un certificat provisoire immédiat pour circuler légalement dès l’achat, d’un système en ligne complet du dépôt du dossier à la réception, de la décentralisation vers les municipalités ou les centres agréés, et d’effectifs dédiés aux deux-roues.

Pour la CNAM, il faut généraliser la carte Labbes, en cours apparemment comme l’a annoncé le ministre de la Santé, pour supprimer le papier, accélérer le SEED pour que les feuilles de soins circulent plus vite que les malades, rendre l’E‑CNAM réellement universel y compris pour les cabinets privés, et supprimer la lettre recommandée au profit de notifications numériques.

La modernité n’est pas un discours, c’est une décision

La digitalisation n’est pas une affaire de logiciels. C’est une affaire de volonté. Tant que l’État continuera à parler comme la Silicon Valley et fonctionner comme une administration datant de 1800, les citoyens continueront à perdre du temps, de l’argent et parfois la vie.

La modernité n’est pas un discours. C’est une décision, et il serait temps de la prendre.

Amel Belhadj Ali

EN BREF

  • Contradiction institutionnelle : Un décalage massif entre le discours politique de digitalisation et les pratiques bureaucratiques archaïques.
  • L’entrave à la mobilité : Le calvaire de l’immatriculation des deux-roues illustre le blocage des services des mines et de l’ATTT.
  • La pathologie de l’attente : Le système CNAM impose une charge administrative disproportionnée aux malades chroniques, nuisant à leur santé.
  • Résistance culturelle : La « culture du papier » et la peur de la responsabilité bloquent l’interopérabilité des données publiques.
  • Solutions actionnables : Urgence à généraliser la carte Labbes, dématérialiser les notifications et simplifier les flux de dossiers.