
En ouvrant cette rencontre, Bouagila a posé les fondations d’un repositionnement ambitieux pour l’une des principales industries du pays. Loin des déclarations d’intention ou des slogans industriels, il a rappelé que le textile demeure un pilier économique national qui doit désormais accompagner l’ère du temps, anticiper les mutations du marché et se montrer proactif plutôt que réactif.
Cet article constitue le premier volet d’une série consacrée aux différentes interventions de cette conférence, qui seront analysées successivement afin de restituer l’ensemble des enjeux, des orientations et des perspectives présentées par la FTTH.
Dès les premières minutes, le ton est donné : lucide, exigeant, mais résolument tourné vers l’action. « Le monde qui a fait notre succès n’existe plus », affirme-t-il. Une phrase qui résume à elle seule l’urgence du moment.
Car si le textile tunisien exporte depuis plus d’un demi siècle, emploie 150 000 personnes et génère 3 milliards de dollars d’exportations — auxquels s’ajoutent plus d’un milliard provenant des textiles techniques destinés à l’automotive, à l’aéronautique et au médical — pour survivre, il ne peut plus user des mêmes recettes que celles de temps révolus.
Un secteur massif, mais fragilisé par un modèle à bout de souffle
Le président de la FTTH ne cherche pas à embellir la réalité. Il la nomme. Le textile tunisien est un géant en volume, mais un géant qui s’essouffle en valeur.
« Nous fabriquons beaucoup et bien, mais nous captons trop peu de la valeur que nous créons », explique-t-il. Le constat est partagé par les industriels eux-mêmes, réunis lors d’un workshop à Korbous vendredi 10 avril 2026 : « Le problème n’est pas le travail, mais le modèle ».
Un modèle qui repose encore sur :
- une guerre des prix impossible à gagner face à l’Asie ;
- une dépendance excessive aux matières premières importées ;
- un déficit d’image qui détourne les jeunes talents ;
- une réactivité entravée par des procédures logistiques et douanières obsolètes.
Pourtant, les fondamentaux sont solides. La Tunisie reste l’un des partenaires les plus fiables de l’Europe, avec plus de 90 % des exportations textiles orientées vers le continent. Elle dispose d’un savoir faire reconnu, d’un tissu industriel dense, et d’une proximité géographique qui devient un avantage stratégique dans un monde où les chaînes d’approvisionnement se raccourcissent.
Mais ces atouts ne suffisent plus. Le secteur doit changer de paradigme.
Trois ruptures pour sortir de l’impasse
La Vision 2036 repose sur trois ruptures majeures, que Haithem Bouagila présente comme les « piliers d’un nouveau modèle ».
Du coût vers la valeur
Il s’agit de sortir définitivement de la logique du prix bas. La Tunisie ne peut ni ne doit rivaliser avec les géants asiatiques sur ce terrain. La bataille se gagnera ailleurs : dans la technicité, la qualité, la durabilité, l’innovation produit. « Le principal enjeu de notre compétitivité n’est plus le coût de la main-d’œuvre, c’est la productivité, l’innovation et la valeur », insiste-t-il.
Du volume vers la spécialisation
La Tunisie n’a pas vocation à produire des millions de pièces standardisées. Elle doit devenir la référence de proximité pour des séries plus courtes, plus complexes, plus techniques. C’est là que réside sa force : dans l’agilité, la flexibilité, la capacité à répondre vite à des besoins changeants.
De la dépendance subie vers la présence stratégique
Le sourcing asiatique restera une réalité, mais il ne doit plus être une fatalité. Le président appelle à construire des partenariats stratégiques, à diversifier les marchés, à sécuriser les approvisionnements, et à intégrer davantage la chaîne de valeur.
Ces trois ruptures ne sont pas des options. Elles sont la condition de survie — et de renaissance — du secteur.
Une vision claire pour 2036 : devenir un partenaire recherché, non un atelier par défaut
À l’horizon 2036, la FTTH fixe trois ambitions structurantes :
- faire de la Tunisie la plateforme premium, agile et durable de proximité de l’Europe. Produire vite, produire bien, produire responsable ;
- devenir la référence euro méditerranéenne du textile technique et médical. Un segment en croissance, à forte valeur ajoutée, où la Tunisie possède déjà des champions ;
- transformer le secteur en un écosystème intelligent, doté d’une IA souveraine collective.
Une innovation majeure : mutualiser les données, les bonnes pratiques, les savoir faire, pour que ce qui était le privilège de quelques uns devienne la force de tous.
« Non plus un atelier que l’on choisit par défaut, mais un partenaire que l’on recherche par excellence », résume Haithem Bouagila.
Des objectifs chiffrés, publics et assumés
La Vision 2036 n’est pas un document conceptuel. Elle est accompagnée d’engagements mesurables : +20 % d’exportations d’ici 2030, +50 % d’ici 2036, +25 % de valeur ajoutée locale, +30 % d’emplois qualifiés, 45 % de textiles techniques dans la production totale et 1,35 milliard d’euros d’investissements sur dix ans.
« Vous pourrez nous juger sur pièces », affirme le président. Une phrase rare dans un paysage économique où les promesses chiffrées sont souvent évitées.
Un appel ferme à l’État : moderniser l’environnement des affaires
Le président ne se contente pas d’appeler les industriels à se transformer. Il interpelle aussi l’État, avec respect mais sans détour.
Six réformes sont jugées urgentes : un financement industriel accessible, une fiscalité qui récompense l’innovation, des douanes fluides, un code des changes modernisé, un droit du travail adapté et un parcours investisseur simplifié.
« Nous ne demandons pas à l’Etat de porter le secteur à notre place. Nous lui demandons de courir à nos côtés. »
Un message aux industriels : l’union ou le déclin
Haithem Bouagila conclut par un appel à la mobilisation collective. Trois changements de posture sont nécessaires : sortir de la guerre des prix, partager l’intelligence et les bonnes pratiques oser le premium et la technicité. Car, dit-il, « ensemble, nous pesons ; séparés, nous subissons ».
L’intervention du président pose le cadre stratégique. Elle ouvre logiquement la voie à l’analyse plus détaillée du marché et des tendances internationales, présentée par Rym Zaryat, Vice-présidente de la FTTH qui viendra approfondir les raisons pour lesquelles cette transformation n’est pas seulement souhaitable, mais indispensable.
A suivre…
EN BREF
- Rupture de modèle : Passage d’une industrie de volume basée sur les bas coûts à une plateforme premium, agile et durable.
- Spécialisation : Montée en charge des textiles techniques et médicaux (objectif 45% de la production totale).
- Chiffres clés : Un investissement de 1,35 milliard d’euros sur 10 ans pour soutenir la mutation.
- Intelligence collective : Création d’un écosystème mutualisé via une IA souveraine pour partager données et savoir-faire.
- Exigence politique : Nécessité d’une modernisation urgente du cadre réglementaire et douanier pour libérer l’investissement.
Une vision claire pour 2036 : devenir un partenaire recherché, non un atelier par défaut

