
La Tunisie traverse une crise économique profonde, mais la véritable fracture n’est pas seulement dans les chiffres : elle est dans l’effondrement de la confiance. Croissance molle, statistiques embellies, institutions publiques hors-la-loi, gouvernance affaiblie, vulnérabilité totale aux chocs externes : l’économie tunisienne révèle une vérité plus structurelle.
Sans État de droit, il n’y a ni investissement, ni visibilité, ni développement. La sortie de crise existe — mais elle commence par la restauration de la légalité, de la transparence et de la responsabilité publique.
La Tunisie affiche une croissance de +2,6 % au premier trimestre 2026. Un chiffre mis en avant comme signe de reprise. Pourtant, comme le souligne l’économiste Hachemi Alaya, cette statistique « donne l’impression d’un succès économique que les citoyens ne retrouvent ni dans leurs revenus, ni sur les étals ».
La réalité est plus sombre : le PIB recule de –0,3 % par rapport au trimestre précédent. Les activités marchandes tombent à 74,7 % du PIB, leur plus bas niveau en cinq ans. Le revenu par habitant reste inférieur à son niveau de 2019.
La croissance tunisienne n’est ni inclusive, ni durable, ni porteuse d’emplois. Elle est administrée, non produite. Elle repose sur la dépense publique, non sur l’investissement privé. Elle reflète une économie sous perfusion, sans moteurs internes, sans marges budgétaires, sans dynamique productive. Pire encore, le dernier moteur qui soutenait la croissance — la consommation des ménages — s’essouffle à son tour.
L’inflation alimentaire, devenue structurelle, grignote mois après mois le pouvoir d’achat. Et lorsque les prix de l’essentiel flambent, les arbitrages deviennent implacables : les familles tunisiennes réduisent d’abord ce qu’elles ne peuvent plus assumer, y compris leur propre budget « nourriture ». Ce repli contraint n’est pas seulement un indicateur économique ; c’est le signe d’un malaise social profond, celui d’une société qui renonce à consommer faute de pouvoir vivre dignement.
Derrière ce repli économique se cache un problème plus profond : l’absence de confiance dans un État de droit économique capable de créer un environnement stable, prévisible et équitable.
Le retrait massif du marché du travail : symptôme d’une perte de confiance systémique
Le taux d’activité tunisien atteint 45,9 %, un record historique de faiblesse. Autrement dit :
- « Sur 100 Tunisiens en âge de travailler, seulement 46 sont sur le marché du travail. »
- Les jeunes, les femmes, les diplômés se retirent. Ils ne croient plus au marché du travail formel. Ils se tournent vers l’informel, l’émigration ou l’inactivité.
- La baisse du chômage n’est qu’un trompe-l’œil statistique : elle reflète le retrait, non la création d’emplois.
Ce phénomène n’est pas seulement économique. Il est institutionnel. On ne participe pas à une économie lorsque l’on ne croit plus en ses règles. On ne s’investit pas dans un pays lorsque l’on doute de sa justice, de sa transparence, de sa capacité à protéger.
Gouvernance en chute libre : quand l’État devient un facteur de risque*
La Tunisie perd 10 places dans le Chandler Good Government Index et tombe à la 105e position sur 133 pays, dernière en Afrique du Nord.
Ce classement ne mesure pas la politique. Il mesure la capacité d’un État à gouverner efficacement : stabilité des règles, qualité des lois, solidité des institutions, gestion financière, attractivité du marché.
La Tunisie recule sur tous ces axes. Comme le résume Alaya : « La gouvernance défaillante devient un facteur de régression de l’activité économique. »
Quand les règles du jeu changent sans préavis, quand les contrôles deviennent arbitraires, quand les décisions sont opaques, l’investissement se fige. Et sans investissement, il n’y a ni croissance, ni emploi, ni innovation.
A qui la faute ? Qui doit l’assumer ?
Quand les chiffres ne disent plus la vérité : la crise de souveraineté statistique
L’un des diagnostics les plus percutants vient d’Abdelbasset Sammari du groupe de réflexions économiques, sociales et humaines.
Il estime que la méthodologie officielle embellit artificiellement les indicateurs du commerce extérieur en intégrant les exportations des entreprises offshore — alors qu’elles ne rapatrient pas leurs devises.
Résultat : déficit commercial réel 2022 : 38,7 milliards de dinars, déficit affiché : 25,2 milliards, taux de couverture réel : 32 %, taux affiché : 70 %.
Sammari prévient :
« On ne peut bâtir une économie solide sur des indicateurs trompeurs. » Ce maquillage statistique n’est pas un détail technique. C’est une atteinte à la souveraineté économique. C’est une rupture du contrat de confiance entre l’État et la société. C’est un frein aux réformes, car on ne répare pas ce que l’on refuse de voir.
Un État qui n’applique plus la loi à lui-même : la crise de légitimité
Sammari va plus loin dans ses analyses économiques :
- « Un État incapable d’imposer la loi à ses propres institutions publiques… comment pourra-t-il l’imposer aux investisseurs ? »
- Les entreprises publiques ne publient pas leurs bilans, ne respectent pas les règles de transparence, manipulent des milliards et accumulent des dettes garanties par l’État.
- Elles ne respectent même pas les obligations imposées à la plus petite entreprise privée du pays.
- Le message envoyé est dévastateur : « l’État qui applique la loi aux faibles… mais tolère le désordre lorsqu’il s’agit de ses propres institutions. »
- Sans État de droit, il n’y a pas de confiance. Sans confiance, il n’y a pas d’investissement. Sans investissement, il n’y a pas de développement.
La crise européenne : un choc externe que la Tunisie ne peut absorber sans institutions solides
La Tunisie n’est pas que la victime, de mauvais choix, mauvaises politiques économiques, mauvais castings et incompétences mais aussi d’un environnement géoéconomique et géopolitique incertain et risqué. L’économiste Mokhtar Lamari décrit une Europe, principal partenaire économique de la Tunisie en contraction : industrie en recul, inflation persistante, budgets sous pression, pétrole en hausse.
Il avertit : « La Tunisie, économie sous perfusion, n’a pas les anticorps pour résister. »
Les conséquences sont mécaniques :
- une croissance sous 1 %, une inflation importée, un chômage aggravé, un pouvoir d’achat laminé, un tourisme fragilisé et un investissement en recul.
- Mais le point essentiel est ailleurs : une économie vulnérable ne peut affronter un choc externe sans institutions solides, sans transparence, sans gouvernance efficace.
- La crise européenne révèle la fragilité tunisienne. Elle montre que l’économie nationale ne souffre pas seulement de chiffres faibles, mais d’un État affaibli.
La porte de sortie : restaurer l’État de droit économique
La Tunisie n’est pas condamnée. Elle est à un moment où la vérité économique devient un acte politique, et où l’État de droit devient le premier levier de reprise.
La sortie de crise passe par la transparence des comptes publics, la publication obligatoire des bilans des entreprises publiques, la fin des statistiques embellies, la stabilité des règles du jeu, la protection juridique des investisseurs, la lutte contre l’arbitraire administratif et la restauration de la confiance dans les institutions.
Le développement économique n’est pas qu’une affaire de chiffres. C’est une affaire de règles, de prévisibilité, de justice, de crédibilité.
La Tunisie peut encore se relever. Mais aucune réforme économique ne prendra racine tant que l’État ne rétablira pas sa propre légalité. Le premier moteur de la croissance n’est pas financier. Il est institutionnel. Il s’appelle État de droit.
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Croissance en trompe-l’œil : Malgré un +2,6 % affiché, le PIB réel recule de –0,3 % sur le trimestre, révélant une économie en atonie.
- Crise de confiance systémique : Le taux d’activité tombe à 45,9 %, signe d’un retrait massif des forces vives du marché du travail.
- Gouvernance en déclin : La Tunisie chute à la 105e place du Chandler Good Government Index, illustrant l’instabilité institutionnelle.
- Souveraineté statistique : L’opacité sur les chiffres du commerce extérieur et le non-rapatriement des devises minent la crédibilité du pays.
- Priorité absolue : Seule la restauration d’un État de droit économique strict peut rétablir la confiance nécessaire aux investissements.
*Ecoweek numéro 20 mai 2026


