
Cet article est publié en deux volets. Dans la première partie, Amine Chouaieb expose les racines profondes de la crise financière qui frappe les clubs tunisiens et propose une série de mesures d’urgence pour éviter l’effondrement du système : règlement des dettes, contrôle budgétaire, plafonnement des salaires, réforme de la gouvernance et clarification du rôle des autres disciplines sportives. La seconde partie développera les mécanismes de redistribution, les modèles internationaux inspirants et les conditions d’une réforme durable.

Les stades tunisiens continuent de vibrer, mais les comptes des clubs, eux, s’enfoncent dans une crise qui n’a plus rien de conjoncturel. Les dettes envers les joueurs étrangers s’accumulent, les interdictions de recrutement imposées par la FIFA se multiplient, les impôts restent impayés et les droits TV sont bloqués.
Le football professionnel tunisien traverse une période critique. Plutôt que de forcer les clubs à devenir des entreprises sans leur offrir de véritables avantages fiscaux, une autre piste se dessine : la création d’un organisme indépendant chargé de surveiller les budgets, épaulé par un fonds destiné à soutenir le football tunisien. C’est autour de cette idée que s’articule le plan proposé par Amine Chouaieb.
L’urgence absolue : régler les dettes internationales
La première étape consiste à apurer les dettes envers les acteurs étrangers — joueurs, entraîneurs, clubs formateurs — afin d’éviter de nouvelles sanctions. Le fonds avancerait les montants nécessaires, en coordination avec la CAF, pour permettre aux clubs de recruter immédiatement. L’organisme exigerait ensuite un remboursement progressif, adapté à la situation de chaque club.
Des budgets basés sur des recettes réelles
Pour mettre fin aux prévisions irréalistes, chaque club devra présenter un budget fondé sur la moyenne des recettes réellement encaissées au cours des trois dernières années, ajustées à l’inflation. Les recettes communes — droits TV, Promosport, sponsoring public mutualisé — seront gérées séparément par l’organisme, puis redistribuées selon des règles transparentes.
Renégocier les dettes locales sous supervision
Les dettes envers l’État, les entreprises publiques et les fournisseurs privés devront être renégociées dans un cadre strict. L’organisme imposera un calendrier de paiement clair. Pour les clubs les plus fragiles, la gestion des recettes et des dépenses sera directement confiée à cet organisme, garantissant qu’aucune décision de justice ne puisse saisir leurs revenus pendant la période de redressement.
Rembourser l’État et instaurer des listes officielles
Avant toute aide, un plan de remboursement des dettes fiscales, sociales et douanières sera exigé. Deux listes deviendront obligatoires : celle des fournisseurs agréés et celle des agents reconnus par l’organisme, qui devront rendre publiques leurs commissions. Tout contrat signé en dehors de ces listes sera automatiquement invalidé.
Plafonner les salaires pour stopper l’inflation interne
L’un des principaux facteurs d’effondrement financier réside dans la hausse incontrôlée des salaires. L’organisme fixera chaque saison un plafond global pour la masse salariale, qui ne pourra dépasser un pourcentage des recettes réelles, ainsi qu’un plafond individuel pour éviter les écarts excessifs. Des dérogations temporaires seront possibles pour les clubs engagés en Ligue des champions africaine, à condition de trouver des sponsors dédiés.
Clarifier le rôle des autres sports : intégrer ou séparer
La plupart des grands clubs tunisiens regroupent plusieurs disciplines. Cette organisation peut être un atout, mais elle expose aussi le football au risque d’éponger les dettes des autres sections. Deux voies sont possibles : maintenir une structure intégrée mais avec des comptes séparés et contrôlés, ou opter pour une séparation juridique, en transformant la section football en Société à Capital Variable. Cette séparation deviendrait obligatoire pour les clubs bénéficiant d’une aide, avec une période de transition de deux ans.
Aucune réforme sportive ne peut réussir sans une réforme financière. Avant de parler de performance, de formation ou de compétitions africaines, il faut restaurer la crédibilité économique des clubs. C’est le premier pas vers un football tunisien enfin stable, transparent et durable. La seconde partie détaillera comment redistribuer les ressources, moderniser les infrastructures et instaurer une gouvernance exemplaire.
Amine Chouaieb
* Mohamed Amine Chouaieb est un entrepreneur tunisien actif dans les technologies connectées et les télécommunications. Il a fondé Chifco avant de diriger Cellcom, puis de lancer Nety, un fournisseur d’accès Internet présent dans plusieurs régions du pays. Son parcours mêle innovation, gestion d’entreprises et engagement pour le développement numérique en Tunisie.
EN BREF
- Crise systémique : Le football tunisien fait face à une faillite structurelle marquée par des blocages de droits TV, des dettes d’anciens joueurs et des sanctions FIFA à répétition.
- Troisième voie : Rejet d’une privatisation forcée sans incitations fiscales au profit d’un modèle basé sur un organisme de contrôle indépendant et un fonds de soutien.
- Régulation budgétaire : Alignement obligatoire des budgets des clubs sur la moyenne de leurs recettes réelles des 3 dernières années, indexée sur l’inflation.
- Plafonnement salarial : Instauration d’un double cap (collectif et individuel) sur la masse salariale pour stopper l’inflation interne et stabiliser les trésoreries.
- Séparation multisports : Obligation d’étanchéité comptable ou de scission juridique en Société à Capital Variable pour les sections football des clubs aidés.


