COMAR D'OR 2026Les principaux lauréats du Comar d’Or 2026 sont Najoua El Kadri (Prix Découverte pour Al Majeda), Nasr Belhaj Beltaïeb (Prix du roman arabe pour Sayf al-Souwan) et Fahmi Balti (Prix spécial du jury pour Dam Saye’e / Mauvais Sang). Ces œuvres récompensées témoignent du dynamisme et du renouvellement thématique de l’édition tunisienne.

Al Majeda : de l’éclat des images à la lumière d’un roman

Najoua El Kadri, lauréate du Prix Découverte pour son roman Al Majeda, fut la première à prendre la parole. Elle a confié qu’avant d’être un livre, son récit n’était qu’une constellation d’images, d’idées et de fragments de vie qui s’obstinaient à hanter son esprit.

Peu à peu, ces éclats ont trouvé leur cohérence, donnant naissance à une histoire d’amour singulière entre une avocate et un psychanalyste, deux êtres cabossés qui se croisent dans un centre de désintoxication et tentent, chacun à sa manière, de réapprendre à respirer.

C’est son éditeur, touché par la justesse de son écriture et surpris par la maturité de sa voix littéraire, qui l’a encouragée à présenter le manuscrit au Comar d’Or, convaincu que ce texte méritait d’être porté au-delà du cercle intime de sa création.

« Sayf al-Souwan » : le désert, la pierre et la rédemption : l’univers de Nasr Belhaj Beltaïeb

Nasr Belhaj Beltaïeb s’impose comme l’une des voix les plus singulières de la scène littéraire tunisienne contemporaine. Avec Sayf al-Souwan (Le Sabre de Silex), il érige une cathédrale narrative où se rencontrent réalisme magique et méditation philosophique. Sa plume, dense en images et métaphores, transforme la langue en une matière tranchante, capable de sonder les fractures du temps et les paradoxes de l’existence.

Dans ce roman, Beltaïeb ne se contente pas de raconter une histoire : il déchire la linéarité du récit, éclate le temps et le recompose à travers une dialectique de la solidité et de la fragilité. Le Tunisien contemporain y apparaît pris entre un héritage historique dur comme la pierre et un avenir incertain, mouvant sous l’effet des bouleversements sociaux.

Au centre de cette fresque se dresse la figure du « Chien de sang », personnage brutal, serviteur de l’occupation française, incarnation de la violence et de la rancune. Mais Beltaïeb lui offre une trajectoire de rédemption : l’amour de sa jeune épouse révèle sa vulnérabilité et l’oblige à une introspection profonde. Ce basculement illustre la conviction de l’auteur que même les existences les plus marquées par la dureté peuvent retrouver une part d’humanité.

Beltaïeb excelle également dans l’art de transfigurer le désert en un espace poétique et mythique. Puisant dans les légendes locales et les chants populaires, il redonne souffle à une mémoire collective souvent occultée. Son écriture, à la fois enracinée et universelle, fait du roman un laboratoire de réflexion sur l’identité et la mémoire.

Reconnu par la critique, Le Sabre de Silex a été salué par le jury du prix du roman arabe, qui a souligné sa capacité à transformer la vision du lecteur sur le monde. À travers ce livre, Nasr Belhaj Beltaïeb se révèle non seulement comme romancier, mais comme passeur de mémoire et éclaireur de conscience.

Dam Saye’e, دم سيّئ de Fahmi Balti : quand les maux de l’âme sont disséqués par les mots

Fahmi Balti appartient à cette lignée rare d’écrivains pour qui la littérature n’est pas un simple exercice esthétique, mais une nécessité vitale. Médecin de formation, romancier par instinct, il s’est imposé dès son premier ouvrage Mauvais Sang (Dam Saye’e, دم سيّئ), publié aux éditions Kapsa, comme une voix singulière de la scène littéraire tunisienne. Le Prix spécial du jury du Comar d’Or 2026 n’a fait que confirmer ce que son écriture laissait déjà pressentir : un auteur habité, tendu vers l’exploration des zones les plus secrètes de l’être.

Dans Mauvais Sang, Balti ne raconte pas seulement une histoire : il ouvre un champ opératoire où se mêlent psychologie, philosophie et imaginaire. Son roman est une dissection de l’âme humaine, une tentative de purification des douleurs enfouies, de ces « djinns » intérieurs qu’il évoque comme autant de hantises qu’il faut affronter pour espérer renaître. La médecine, dit‑il, l’a parfois contrarié, mais elle lui a offert un regard clinique, une manière de sonder les blessures invisibles. La littérature, elle, lui permet de les transformer en matière sensible.

« J’ai voulu transmettre un message généraliste, car je suis moi‑même généraliste », confie‑t‑il avec une lucidité teintée d’ironie. Cette identité double — médecin et écrivain — irrigue toute son œuvre. Elle lui permet de naviguer entre le réel et l’imaginaire, entre l’observation du corps et l’exploration des profondeurs psychiques. Son écriture, tendue et introspective, porte la marque de cette tension intérieure.

L’origine de Mauvais Sang tient presque du hasard, ou plutôt de ces bifurcations secrètes qui façonnent une vie. « Un dimanche, sans orientation précise, j’ai commencé à esquisser un portrait en parcourant les réseaux sociaux. J’ai ressenti des milliers de sensations, parfois à l’envers, comme si je portais des sacs lourds. » De cette intensité brute, presque chaotique, est née la trame du roman. « L’intrigue, toute au long de mon roman, c’est cela », dit‑il encore, comme pour rappeler que l’écriture n’est jamais un geste maîtrisé, mais une traversée.

Beltaïeb — car il porte aussi ce nom dans certaines publications — excelle dans l’art de révéler les marges : les êtres fragiles, les existences cabossées, les zones d’ombre que la société préfère ignorer. Il écrit contre les récits officiels, contre les illusions de surface, pour redonner voix à ce qui vacille. Sa plume, nourrie d’émotions « presque américaines dans leur ampleur », fouille les contradictions humaines avec une intensité rare.

On retrouve cette vision dans l’une de ses métaphores les plus saisissantes : « On dit que l’on découvre l’amour lorsqu’on cherche autre chose. Mais celui qui s’obstine à le traquer directement ne pêche, à chaque fois, qu’une chaussure — jamais un poisson. » Une phrase qui résume à elle seule sa philosophie : l’essentiel ne se conquiert pas, il se révèle.

Avec Mauvais Sang, Fahmi Balti s’affirme comme un passeur de mémoire et d’émotions, un écrivain qui transforme la douleur en lumière et l’introspection en matière romanesque. Son œuvre inaugure une trajectoire littéraire prometteuse, où la médecine et la fiction se rejoignent pour sonder ce que l’être humain porte de plus fragile — et de plus universel.

Amel Belhadj Ali