
Face aux critiques récurrentes accusant l’Union européenne de transformer la Tunisie en un rempart migratoire, Giuseppe Perrone a tenu à clarifier la position de Bruxelles. Pour lui, la coopération migratoire n’est ni un transfert de responsabilités ni une délégation de contrôle, mais un travail commun fondé sur des intérêts partagés.
« La Tunisie a un intérêt propre à lutter contre la migration irrégulière et contre les trafiquants d’êtres humains. Nous ne sommes pas en train d’externaliser un problème », a-t-il affirmé, rappelant que les autorités tunisiennes ont elles-mêmes exprimé leur refus de voir le pays devenir une plateforme de transit pour les réseaux criminels.
L’ambassadeur insiste sur une approche “globale”, qui englobe la lutte contre les trafiquants, le contrôle des frontières, le soutien aux organisations internationales actives dans les retours volontaires et la protection des réfugiés, mais aussi la promotion de voies légales de mobilité. Pour Bruxelles, la migration n’est pas un phénomène à contenir, mais un mouvement à organiser, à encadrer et à rendre bénéfique pour les deux rives.
Un mémorandum d’entente encore inégalement appliqué
Le mémorandum d’entente signé en 2023, présenté comme un cadre stratégique de nouvelle génération, avance à des rythmes différents selon les axes. Les progrès sont tangibles sur la migration et l’énergie, plus lents sur le commerce, plus nuancés sur la société civile.
Tom Ashwanden, chef de la coopération, rappelle que ce texte n’est pas un traité figé mais une photographie du partenariat à un instant donné, appelée à évoluer au fil des priorités et des capacités institutionnelles. Les projets qui en découlent sont visibles dans la cartographie dévoilée à Tunis, preuve que la mise en œuvre, même imparfaite, est bien engagée.
Un partenariat économique que l’UE refuse de considérer comme dépassé
Interrogé sur la pertinence d’un modèle de coopération jugé par certains “déséquilibré” ou “dépassé”, Giuseppe Perrone a répondu sans détour. « Le partenariat n’est pas dépassé. Il fonctionne, il crée de la valeur et il doit maintenant se renouveler », a-t-il déclaré, chiffres à l’appui.
L’Union européenne demeure le premier partenaire économique de la Tunisie : 70% du commerce extérieur tunisien se fait avec l’Europe, la balance commerciale bilatérale est excédentaire pour la Tunisie, et près de 90% des nouveaux investissements étrangers proviennent de l’UE. L’accord d’association contribue à 1,3% du PIB tunisien et a joué un rôle déterminant dans l’intégration de l’industrie tunisienne aux chaînes de valeur européennes.
Pour l’ambassadeur, la question n’est donc pas de savoir si le partenariat est dépassé, mais comment l’adapter aux défis contemporains. L’accord de 1995, pionnier à son époque, doit être modernisé pour intégrer le numérique, l’intelligence artificielle, les services, la transition énergétique et les nouveaux modèles industriels. L’enjeu n’est pas de rompre avec le passé, mais de le prolonger dans un cadre actualisé.
Miser sur la fiabilité et des relations historiques
Alors que la Tunisie explore de nouveaux partenariats économiques, notamment vers la Chine ou l’Inde, l’Union européenne met en avant un argument central : la fiabilité. Dans un contexte international marqué par la fragmentation des chaînes de valeur, la montée du protectionnisme et l’instabilité géopolitique, Bruxelles rappelle qu’elle demeure un partenaire attaché au multilatéralisme, au libre commerce et aux droits humains. « Dans un monde instable, l’Union européenne reste un partenaire fiable », souligne Perrone, insistant sur la profondeur des liens économiques, sociaux et culturels qui unissent les deux rives.
Des financements publics, validés et contrôlés
Interrogé sur la destination réelle des fonds européens, Giuseppe Perrone a été catégorique: « Toutes nos décisions de financement sont publiques, auditées et évaluées. Nous n’avons rien à cacher. »
Tom Schwanden a détaillé le processus :
- les États membres valident chaque décision de financement ;
- les projets sont formulés avec le ministère tunisien de l’Économie ;
- les partenaires de mise en œuvre sont sélectionnés conjointement ;
- chaque projet est audité et évalué.
Des résultats concrets : artisanat, exportations, emploi
Schwanden a cité plusieurs exemples :
- les potiers de Moknine ont doublé leurs exportations en cinq ans ;
- les producteurs d’alfa du Sud ont triplé leur chiffre d’affaires ;
- des centaines d’artisans ont bénéficié d’un accompagnement technique ;
- des radios régionales ont été soutenues dans le cadre du programme P2.
Justice et médias : des secteurs sensibles, mais prioritaires
L’UE reconnaît que certains projets — notamment dans la justice et les médias — ont avancé plus lentement. Mais Perrone insiste : « Ce sont des secteurs prioritaires. Nous continuerons à les soutenir. »
En liant migration, économie et modernisation du partenariat, l’Union européenne cherche à imposer une lecture cohérente de sa relation avec la Tunisie : un partenariat fondé sur la convergence d’intérêts, appelé à se transformer mais non à se dissoudre.
Derrière les chiffres, les discours et les tensions, l’idée est simple : la Tunisie et l’Europe ne partagent pas seulement une géographie, mais une interdépendance stratégique qu’il s’agit désormais de réinventer et de revoir dans le respect du principe d’une véritable réciprocité, en considérant la Tunisie comme un acteur souverain et non comme un partenaire subordonné.
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Migration : L’UE réfute l’externalisation et prône une gestion commune contre les réseaux de traite.
- Économie : Le commerce avec l’Europe représente 70 % des échanges extérieurs tunisiens.
- Investissements : 90 % des nouveaux investissements étrangers en Tunisie proviennent de l’UE.
- Modernisation : Appel à actualiser l’accord de 1995 pour inclure le numérique et l’énergie verte.
- Transparence : Les financements sont audités et co-gérés avec les autorités tunisiennes.


