La pollution agricole en Tunisie n’est plus un simple déséquilibre passager, mais une crise structurelle profonde, constate une étude récente intitulée “La pollution agricole en Tunisie : entre inertie des textes juridiques et mutations de la réalité de terrain”.

Elaborée par l’Association pour la responsabilité sociale (Social Accountability Association) et présentée, mardi, à Tunis, cette étude met en péril, à travers son constat, les fondements de l’équilibre environnemental, la qualité des sols, la pérennité des ressources hydriques et la santé humaine.

Elle pointe du doigt un fossé inquiétant entre les textes législatifs souvent dispersés, parfois absents sur certaines thématiques, et la réalité du terrain, révélant non seulement des failles dans les mécanismes d’application, mais aussi une efficacité limitée des politiques publiques.

Pour y remédier, les auteurs de l’étude plaident pour une refonte de la gouvernance environnementale, à travers un renforcement des contrôles, une unification des interventions et une sensibilisation accrue des différents acteurs.

L’agroécologie comme alternative souveraine

Loin d’être un simple concept théorique, l’agriculture écologique est, à cet égard, présentée comme une voie réaliste et scientifiquement prouvée pour restaurer l’équilibre des systèmes agricoles.

L’association souligne que le blocage actuel ne réside pas dans l’absence de solutions, mais dans l’hésitation et la lenteur de la transition vers ce modèle durable dicté par les défis actuels et les pressions futures.

Ce défi dépasse le cadre technique ou environnemental pour devenir un enjeu de souveraineté, estiment encore les auteurs de cette étude.

Sa réussite exige une volonté politique ferme, des réformes profondes et une vision stratégique à long terme pour refonder le modèle agricole tunisien sur des bases pérennes.

L’étude conclut que l’avenir des ressources naturelles, ainsi que la sécurité hydrique et alimentaire du pays, dépendent de la capacité de la Tunisie à engager cette transformation immédiatement.

A défaut d’amorcer cette transition consciente vers la durabilité, la Tunisie risque de faire perdurer un modèle d’épuisement des ressources aux conséquences incontrôlables, mettent en garde les auteurs de cette étude.

Intervenant, Houssine Rhili, consultant en développement, a évoqué une “crise environnementale croissante” en Tunisie depuis le 14 janvier 2011, principalement due à la faiblesse des institutions étatiques et des mécanismes de contrôle mis en place par l’État.

Quant à la pollution agricole, Rhili considère que le passage d’une agriculture traditionnelle à une agriculture intensive, couplé à une faible maîtrise technologique par des agriculteurs souvent âgés, a entraîné un usage excessif de produits chimiques (pesticides, engrais…).

Selon lui, l’utilisation de semences importées est particulièrement pointée du doigt, car elles exigent des doses plus élevées d’engrais et de pesticides pour s’adapter au contexte local.

“Bien que souvent ignorée car elle se situe loin des zones urbaines, la pollution agricole est majeure. Les pesticides et engrais s’infiltrent dans les nappes phréatiques ou sont emportés vers les sources d’eau (oueds, rivières) par les eaux de pluie. Cette contamination des ressources hydriques et la présence de résidus chimiques dans les aliments représentent une menace directe pour la santé publique” déplore-t-il.

Une défaillance en matière de contrôle sur le terrain

Rhili fustige une défaillance de l’État en matière de contrôles sur le terrain concernant les rejets industriels et agricoles et aussi en matière de contrôle aux frontières, ce qui permet l’entrée sur le marché de pesticides interdits ailleurs ou non agréés.
Il dénonce aussi une dispersion institutionnelle et législative ( dispersion des textes, multitude des institutions) et une absence de tribunaux spécialisés en ce qui concerne les problématiques environnementales.

Pour remédier à cette situation, l’expert propose de revenir aux semences autochtones et locales, qui sont naturellement plus résistantes et nécessitent moins d’intrants chimiques. Un renforcement rigoureux de la surveillance des frontières et des inspections sur le terrain est également indispensable.

Une approche macro-économique reconnaissant l’importance de la gestion du risque sanitaire et mettant au centre des intérêts la santé humaine et animale au-delà des logiques de rentabilité économique est aussi nécessaire, selon lui.

L’expert fustige par ailleurs les retards accusés en matière de promulgation du nouveau code des eaux, un texte pourtant crucial et vital pour une bonne gestion des ressources en eau, dans un pays des plus secs au monde.

Pour Maha Mouelhi, agricultrice et consultante en agroécologie et permaculture, “le danger réside dans l’orientation vers l’agriculture intensive axée sur l’accroissement de la production d’une espèce donnée avec l’utilisation abusive d’intrants chimiques au détriment de la biodiversité, de la qualité des sols et de la santé des agriculteurs et des consommateurs”.

“Nous ne sommes plus dans une logique d’agriculture mais d’investissement” regrette-elle, plaidant pour un retour à l’agrécologie, qui respecte l’équilibre de l’ensemble du système (diversité de productions, fertilité des sols, etc.)..