Malgré les avancées enregistrées au cours des dernières décennies, le système financier tunisien demeure marqué par des déséquilibres profonds qui limitent son efficacité et son rôle dans le financement de l’économie, d’où la nécessité d’une transformation en profondeur de l’architecture financière nationale, révèle une étude récente de l’Institut Tunisien des Études Stratégiques (ITES).

Intitulée « Quelles transformations pour un système financier équitable, inclusif et moderne », cette étude déplore un système financier « asymptotique » (qui se rapproche indéfiniment d’un but sans jamais l’atteindre), où « l’incrémentalisme » (approche de prise de décision et de gestion de projet privilégiant les changements graduels (“petits pas”) aux grandes réformes radicales), montre aujourd’hui ses limites.

« Les besoins d’une économie plus numérique, plus verte et davantage fondée sur la connaissance dépassent désormais les possibilités offertes par les instruments hérités des décennies précédentes », souligne l’ITES.

L’Institut met en évidence une forte concentration des financements au profit des grandes entreprises, au détriment des PME, qui constituent pourtant l’essentiel du tissu économique. Une part importante de ces entreprises se heurte à des difficultés d’accès au crédit, en raison notamment des exigences élevées en matière de garanties et de l’aversion au risque des institutions financières.

« Le crédit est massivement capté par les grandes entreprises. 60,6 % des PME ne disposent d’aucune ligne de crédit et 41,4 % des demandes sont refusées », précise l’ITES.

Les startups n’ont capté que 1,8 % du capital investi en 2024

Les disparités régionales constituent un autre défi majeur. Le rapport déplore une polarisation marquée, avec 67 % des agences bancaires concentrées sur le littoral (Grand Tunis et Centre-Est), laissant les régions intérieures dans un désert financier. Cette configuration accentue les inégalités territoriales et freine le développement économique local.

Le document souligne également le faible niveau de financement des startups et des activités innovantes, qui peinent à accéder aux ressources nécessaires à leur croissance. Ce déficit est aggravé par l’absence d’instruments financiers adaptés et par la faiblesse du capital-risque. Selon l’ITES, le taux de refus pour les jeunes PME (42 %) est presque le double de celui des entreprises plus anciennes. Les startups ne captent que 1,8 % du capital investi en 2024.

Par ailleurs, le système financier continue de privilégier les actifs matériels, au détriment des actifs immatériels tels que les technologies, les données ou la propriété intellectuelle, ce qui constitue un frein important à la transformation de l’économie vers des secteurs à plus forte valeur ajoutée.

En effet, la majorité des financements demeure orientée vers les actifs tangibles (construction, immobilier, équipements ) alors que la création de valeur repose de plus en plus sur les actifs immatériels, tels que le développement d’applications, les solutions numériques, les contenus créatifs, les données, le design ou encore la propriété intellectuelle.

Créer un Conseil national de coordination du financement

L’étude met également en lumière le poids important de l’économie informelle, qui capte une part significative des flux financiers en dehors des circuits officiels. Faute d’accès au système formel, 46 % des micro-entreprises recourent à des circuits parallèles ou à des formes de financement informel.

Pour sortir de cette impasse, l’ITES recommande une série de réformes, notamment en matière de gouvernance du système financier, à travers une meilleure coordination entre les autorités de régulation, les institutions publiques et les acteurs privés. Il plaide, ainsi, en faveur de la création d’un Conseil national de coordination du financement (CNCF), destiné à unifier le pilotage entre la Banque centrale de Tunisie (BCT), le Conseil du marché financier (CMF) et les départements ministériels concernés.

Le rapport préconise, également, la mise en place d’un identifiant financier unique, interconnecté avec le Registre national des entreprises (RNE), afin d’améliorer la circulation de l’information et la traçabilité des opérations. L’objectif est d’instaurer un pilotage intégré et cohérent du financement de l’économie. D’autre part, l’ITES recommande une diversification des instruments financiers, en développant des mécanismes alternatifs au crédit bancaire classique, tels que le capital-investissement, les financements hybrides ainsi que les instruments relevant de la finance durable et islamique.

Par ailleurs, une attention particulière doit être accordée à l’inclusion financière, à travers la mise en place de produits adaptés aux populations exclues, notamment les micro-entrepreneurs, les jeunes et les acteurs de l’économie informelle. Le rapport recommande également la création de passerelles entre les différents segments de financement (microfinance, banques, capital-investissement), afin d’assurer une continuité dans les parcours de financement.

Réorienter les flux financiers vers les régions

L’ITES appelle également à une réorientation des flux financiers en faveur des régions intérieures et des secteurs à forte valeur ajoutée, à travers des mécanismes incitatifs, des fonds dédiés et des dispositifs de garantie différenciés.

S’agissant de l’innovation, le rapport souligne l’importance de mieux prendre en compte les actifs immatériels dans les décisions de financement, en adaptant les outils d’évaluation du risque et en développant des instruments spécifiques pour soutenir les entreprises technologiques et créatives.

En matière de trajectoire de réforme, l’étude privilégie une approche « transitionnelle », fondée sur des transformations progressives mais structurantes, permettant d’éviter à la fois des ajustements superficiels et des ruptures brutales. Enfin, le rapport met l’accent sur la nécessité de faire évoluer la culture financière, en encourageant une prise de risque maîtrisée et en intégrant davantage les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans les décisions d’investissement.