
La rencontre s’est déroulée entièrement en langue arabe au pavillon du ministère des Affaires culturelles, sous la coordination de Ridha Kochtobene, écrivain et universitaire, tandis que l’autrice s’exprimait en russe avec l’assistance d’un traducteur.
À travers une œuvre où s’entrelacent enquête documentaire, fiction et exploration de l’intime, Matveeva, autrice d’une dizaine d’ouvrages publiés depuis le début des années 2000, développe une écriture singulière, à la croisée des archives et de l’imaginaire.
Dès l’ouverture, le modérateur Ridha Kochtobene inscrit cette œuvre dans une filiation littéraire exigeante, évoquant « une autrice qui écrit en dehors du simple récit descriptif et critique de la société, pour plonger dans les fins-fonds de l’âme humaine ». Il souligne une sensibilité où « les tragédies de l’existence deviennent matière à écriture », tout en traçant des échos avec les visions du temps et de la répétition chez Mikhail Naimy et Tawfiq al-Hakim.
Au cœur de la rencontre, le roman-enquête Le Mystère Dyatlov (paru en Russie en 2013, traduit en français) s’impose comme une œuvre charnière. L’ouvrage revient sur la disparition de neuf randonneurs dans l’Oural en 1959, un fait divers devenu énigme mondiale. « J’ai voulu interroger ce mystère en assemblant le réel et l’irréel, tout en m’appuyant sur des archives authentiques », confie l’autrice, évoquant les nombreuses réactions reçues de lecteurs proposant leurs propres hypothèses.
Dans Tous les cent ans (2016), roman d’ampleur construit à partir de journaux intimes transmis sur plusieurs générations, l’écrivaine tourne son regard vers la mémoire familiale. L’ouvrage prolonge une même démarche d’écriture en élargissant l’enquête à une fresque couvrant un siècle, où “la transmission devient le cœur du récit”.
Le recueil de nouvelles Katia part à Sotchi. Et autres histoires de doubles (2021) explore la figure du double dans une tradition héritée de Fiodor Dostoïevski. C’est dans ce cadre qu’elle expérimente l’usage de l’intelligence artificielle dans l’écriture, une incursion qu’elle qualifie de « mauvaise expérience », soulignant que sa plume contemporaine se nourrit de la complexité vivante et des nuances imprévisibles de la création littéraire.
Évoquant les mutations du champ éditorial russe, Matveeva mentionne également des projets collectifs, notamment une anthologie consacrée au bonheur réunissant plusieurs auteurs contemporains. « Chaque auteur a présenté sa vision de la famille », précise-t-elle, y voyant une manière de saisir une époque dans sa pluralité.
Revendiquant l’influence de son compatriote Pavel Bajov (1879-1950), l’écrivaine inscrit son travail dans une continuité où le mystère constitue un principe fondateur. « Il n’existe pas de fin heureuse, c’est tout un processus de vie », glisse-t-elle, décrivant l’écriture comme un point d’ancrage qui permet de “tenir face aux épreuves”.
En marge de la rencontre, Anna Matveeva confie vivre son retour en Tunisie, plus de vingt ans après un premier séjour, avec une familiarité intacte, disant s’y sentir « comme en famille ».
Elle appelle à une présence accrue des auteurs russes dans les prochaines éditions de la Foire, tout en regrettant la faible visibilité de leurs ouvrages dans les rayons.


