À la tête de la Chambre nationale des Femmes Cheffes d’Entreprises, Leila Belkhiria défend une vision ambitieuse : celle d’un entrepreneuriat féminin structuré, durable et ouvert sur le monde. Pour elle, la réussite ne repose pas seulement sur une idée brillante, mais sur une stratégie collective, des expertises complémentaires et une ouverture internationale.

Entretien :

En tant que présidente de la Chambre nationale des Femmes Cheffes d’Entreprises, quelles sont aujourd’hui vos priorités pour favoriser la création d’entreprises plus solides, durables et compétitives ?

Notre priorité est de garantir la durabilité dès la création de l’entreprise. Trop de femmes lancent une activité seules, avec une idée brillante, mais sans plan structuré ni partenaires solides.

Résultat : elles deviennent victimes de leur succès et disparaissent au moment de passer à une échelle supérieure. Une entreprise ne doit jamais dépendre d’une seule personne. Il faut un actionnariat complémentaire, des expertises en gestion, en RSE, en financement. C’est cela qui assure la pérennité.

Prenons l’exemple d’une femme diplômée en biochimie qui veut créer une ligne de bio-cosmétiques. Son idée est excellente, mais si elle ne s’entoure pas de partenaires capables de l’accompagner dans la gestion, le marketing ou la stratégie de financement, son projet risque de s’essouffler. Nous avons constaté que beaucoup d’entreprises disparaissent ainsi, faute d’avoir anticipé leur développement. C’est pourquoi nous insistons sur la nécessité d’un plan de croissance sur cinq ans, avec des actionnaires qui apportent des expertises complémentaires.

Notre rôle à la Chambre est d’accompagner ces femmes. Nous organisons des formations pratiques, des ateliers de simulation, et nous insistons sur des thématiques actuelles comme l’empreinte carbone ou l’internationalisation. Nous voulons que les femmes entrepreneures comprennent les enjeux de demain et soient prêtes à y répondre.

“Chaque femme qui n’est pas intégrée dans l’économie représente une perte pour la croissance nationale.”

 

Comment définissez-vous la place et le rôle des femmes entrepreneures dans la transformation économique de la Tunisie ? Quels obstacles rencontrent-elles encore et comment la Chambre contribue-t-elle à les surmonter ?

Le potentiel féminin est immense. Les femmes réussissent brillamment dans les filières scientifiques et techniques, mais elles sont trop peu présentes dans le marché du travail. Chaque femme qui n’est pas intégrée dans l’économie représente une perte pour la croissance nationale.

À nos débuts à la Chambre, nous ne parlions pas d’égalité de genre.  Nous parlions de capital humain. Nous avons dit : il y a un potentiel féminin qui peut contribuer au développement économique de la Tunisie. Si ce potentiel n’est pas exploité, c’est une perte pour le pays.

Les obstacles sont connus : difficultés d’accès au financement, manque de reconnaissance institutionnelle, faible visibilité dans les instances de décision. Nous avons choisi de les surmonter par des études, du plaidoyer et des formations orientées terrain.

Nos programmes ne sont pas théoriques : ils sont pratiques, avec des simulations, un accompagnement post-formation et une ouverture internationale. Nous avons introduit des modules sur l’empreinte carbone, sur l’internationalisation, sur les nouvelles exigences des marchés. L’idée n’est pas de transformer les femmes en expertes, mais de leur donner les clés pour comprendre et agir.

Nous avons aussi travaillé sur la confiance. Beaucoup de femmes doutent de leur légitimité. Nous leur montrons qu’elles ont leur place, qu’elles peuvent réussir, et qu’elles doivent oser. La visibilité médiatique joue un rôle important : voir des femmes entrepreneures dans les journaux, à la télévision, dans les conférences, cela inspire et encourage.

“Nous ne sommes pas là pour contester, mais pour enrichir les politiques publiques.”

 

Quels sont les principaux obstacles rencontrés par la Chambre au début de votre mandat et comment les avez-vous surmontés ?

Le principal défi, c’était la reconnaissance de notre rôle. Au départ, nous étions perçues comme des concurrentes. Nous avons choisi de montrer que nous étions des partenaires, pas des rivales. Nous avons mené des études, des plaidoyers, et nous avons travaillé sur notre positionnement dans l’écosystème économique.

Nous avons aussi beaucoup investi dans l’internationalisation. Depuis 2019, nous avons intégré des réseaux africains et internationaux pour ouvrir de nouveaux marchés aux femmes tunisiennes. Cela nous a permis de montrer que nous étions une force de proposition crédible, capable d’apporter des solutions concrètes.

Quel est, selon vous, l’impact de l’entrepreneuriat féminin sur la création d’emplois et la croissance nationale ? Comment renforcer la visibilité des femmes dans les médias, les instances de décision et les institutions économiques ?

Chaque fois que nous encourageons une entreprise dirigée par une femme – par plus de compétences, plus de financement, plus d’accès au marché – la production augmente mécaniquement. Et qui dit production accrue dit création d’emplois. C’est une logique simple mais puissante : soutenir une femme chef d’entreprise, c’est créer de la valeur ajoutée et des opportunités pour toute la société.

Mais il faut aussi plus de visibilité. Trop souvent, la présence des femmes est réduite à des initiatives ponctuelles ou symboliques. Nous voulons montrer que nous sommes des partenaires constructifs, capables d’apporter des données, des recommandations et des solutions. Nous ne sommes pas là pour contester, mais pour enrichir les politiques publiques.

C’est pourquoi nous participons activement aux réunions ministérielles et aux projets nationaux. Chaque fois qu’un ministère nous sollicite, nous mettons à disposition nos bases de données, nos experts et nos recommandations. Nous désignons un point focal compétent, capable d’apporter une valeur ajoutée réelle au débat.

Cette approche constructive nous distingue : nous refusons la logique de revendication stérile et préférons nous positionner comme un partenaire crédible.

Notre mission est claire : accompagner les femmes entrepreneures pour qu’elles construisent des entreprises solides, durables et compétitives. Nous voulons transformer le potentiel en croissance réelle. L’avenir économique de la Tunisie ne peut se construire sans les femmes.

Entretien conduit par Amel Belhadj Ali

EN BREF : La Stratégie CNFCE en 5 Points

  • Pérennité : Passer de l’idée isolée à une stratégie collective avec un actionnariat complémentaire.
  • Planification : Obligation d’un plan de croissance sur 5 ans pour anticiper le passage à l’échelle.
  • Capital Humain : Intégrer le haut potentiel féminin (filières STEM) comme moteur de croissance nationale.
  • Expertise 2026 : Formation prioritaire à la décarbonation (empreinte carbone) et à la gestion de crise.
  • Export : Ouverture systématique aux réseaux africains et mondiaux pour booster la compétitivité.