Depuis lundi, la Tunisie est frappée par des précipitations abondantes, particulièrement sur le nord et le littoral. Les relevés de l’Institut national de la météorologie montrent que le Grand Tunis, le Cap Bon et le Sahel figurent parmi les zones les plus touchées, avec des cumuls dépassant parfois les 100 mm en une seule journée.

Les scènes de rues transformées en torrents, de quartiers submergés et de citoyens désemparés ne sont plus des accidents climatiques isolés : elles se répètent désormais à chaque épisode pluvieux intense. Ce qui relevait autrefois de l’exception est devenu une réalité récurrente, révélant à la fois la vulnérabilité de nos villes et l’ampleur d’une crise de gouvernance urbaine et hydraulique.

Le premier constat est celui d’un sous-investissement chronique. Les budgets alloués aux réseaux de drainage des eaux pluviales ont été réduits au fil des années, absorbés par les dépenses de fonctionnement plutôt que par des projets structurants.

Mais aussi depuis 2011, une défiance persistante envers les entreprises privées – pourtant essentielles aux services de maintenance de grandes sociétés publiques comme la STEG, la SONEDE ou l’ONAS – conjuguée à un manque chronique de moyens, a conduit à l’arrêt progressif de leurs activités. Conséquence directe : des infrastructures vieillissantes, notamment des réseaux de canalisations, désormais incapables de répondre aux besoins pressants de la population et de l’économie.

« Les inondations urbaines en Tunisie ne relèvent plus de simples aléas météorologiques, mais d’un cumul de défaillances structurelles longtemps ignorées. »

 

À cela s’ajoute un problème de conception. Les réseaux ont été pensés selon des normes anciennes, calibrées pour des précipitations de retour de 10 à 20 ans. Or, le climat tunisien connaît désormais des épisodes pluvieux extrêmes, avec des intensités qui dépassent largement ces seuils. Les pluies diluviennes ne sont plus des anomalies : elles sont devenues la nouvelle norme.

Dans une analyse détaillée, Abdelbasset Sammari, membre du Groupe de Réflexions économiques, sociales et humaines, souligne que le phénomène n’est pas seulement lié à l’intensité des pluies, mais qu’il résulte d’un ensemble de défaillances structurelles :

  • faibles investissements dans les infrastructures hydrauliques
  • conceptions dépassées des réseaux de drainage absence de solutions fondées sur la nature ;
  • urbanisation anarchique et mauvaise gestion des terres ;
  • faiblesse des systèmes d’alerte et de gestion de crise ;
  • érosion de la confiance citoyenne et déficit de contrôle.

 L’absence de solutions fondées sur la nature

Alors que de nombreuses villes dans le monde ont intégré des solutions basées sur la nature (bassins de rétention, surfaces perméables, parcs absorbants, jardins de pluie), la Tunisie reste prisonnière d’une logique purement bétonnée. Les sols urbains sont imperméabilisés, les espaces verts réduits, et les zones humides comblées.

Cette absence de régulateurs naturels accentue le ruissellement et transforme chaque pluie intense en déferlante incontrôlable. Les pluies diluviennes, au lieu d’être absorbées et régulées, se concentrent et submergent les quartiers.

«Les réseaux de drainage tunisiens ont été pensés pour un climat qui n’existe plus, alors que les pluies extrêmes deviennent la norme.»

 Une urbanisation anarchique

La gestion des terres urbaines est un autre facteur aggravant. Le comblement des petits oueds, des sebkhas et des zones humides, sans alternatives hydrologiques, a bouleversé l’équilibre naturel. Les villes côtières comme intérieures ont perdu leurs « zones tampons ».

À cela s’ajoute une urbanisation rapide et souvent anarchique : des constructions qui empiètent sur le domaine public hydraulique, des raccordements sauvages aux réseaux, et une absence de contrôle réel. Les pluies diluviennes trouvent alors des villes vulnérables, où chaque erreur d’aménagement se paie au prix fort.

 Une gestion de crise réactive plutôt que préventive

La Tunisie souffre également d’un déficit d’anticipation. Les systèmes d’alerte précoce sont quasi inexistants, les capteurs intelligents absents, et les plans d’intervention souvent improvisés.

Les autorités réagissent après la catastrophe, rarement avant.

Chaque pluie diluvienne devient ainsi une épreuve : les secours interviennent dans l’urgence, les citoyens improvisent des solutions, et les dégâts matériels et humains s’accumulent.

«En privilégiant le tout-béton et en supprimant les régulateurs naturels, les villes tunisiennes amplifient les effets des pluies diluviennes.»

Une confiance citoyenne érodée

Enfin, la répétition des inondations a fragilisé la relation entre citoyens et institutions. Les atteintes au domaine public hydraulique passent souvent sans sanction, les raccordements anarchiques ne sont pas corrigés, et la population perçoit une absence de responsabilité et de contrôle.

Les pluies diluviennes deviennent alors un révélateur de cette crise de confiance : elles montrent que l’État n’a pas su protéger ses villes ou ses citoyens !

Les inondations urbaines en Tunisie ne sont plus des accidents climatiques. Elles sont le résultat d’un cumul de défaillances structurelles. Face à cet état de fait, la réforme du système de drainage et la mise en place de solutions durables doivent être considérées comme une priorité nationale et souveraine.

Il ne s’agit plus seulement de protéger les villes contre l’eau, mais de repenser la relation entre urbanisation, climat et citoyen. Car chaque pluie diluvienne est un rappel brutal : sans réforme profonde, nos villes resteront vulnérables, et chaque goutte d’eau deviendra une menace.

Amel Belhadj Ali

Points clés depuis lundi

  • Lundi 19 janvier : fortes pluies enregistrées, notamment à Sidi Bou Saïd (120 mm), Takelsa (90 mm), Bouchrik (82 mm) et Hammam Lif (80 mm). Ces valeurs sont parmi les plus élevées du pays.
  • Mardi 20 janvier : pluies plus modérées mais encore présentes, avec environ 7,2 mm tombés sur Tunis, humidité proche de 95 %.
  • Mercredi 21 janvier : on s’attend à des averses intermittentes, avec un cumul estimé à 3,4 mm.
  • Jeudi 22 janvier : faibles pluies attendues, moins d’1 mm en moyenne.

Lecture générale

  • Ces précipitations s’inscrivent dans un contexte de dépression atmosphérique sur le sud-est tunisien, qui a généré des vents forts et des pluies abondantes.
  • Les cumuls sont très contrastés selon les régions : abondants sur le nord
  • Les cumuls sont très contrastés selon les régions : abondants sur le nord et le Cap-Bon, plus faibles dans le centre et le sud (par exemple, seulement 5 mm à Gabès ou 1,5 mm à Gafsa).