Les politiques tunisiennes pour le développement des énergies renouvelables datent de quarante ans, rappelle Ali Kanzari, expert senior en énergies renouvelables et efficacité énergétique et président de la chambre syndicale nationale du photovoltaïque et de la chambre des énergies renouvelables au sein de l’UTICA. Il déplore les blocages structurels en prime fiscaux et juridiques qui paralysent un développement réel du secteur et démonte certains mythes sur l’industrie locale du photovoltaïque.

Première partie d’un entretien sans concession sur l’urgence d’une transition énergétique crédible, créatrice d’emplois et de valeur.

40 ans depuis la mise en place des premières stratégies pour le développement des énergies renouvelables en Tunisie et la création de l’ANME, première agence de maîtrise de l’Energie à avoir vu le jour en Afrique, est-ce pour autant que la Tunisie a réalisé des avancées notables en la matière ?

J’ai été l’un des fondateurs de la création de l’ANME, Nous étions très fiers de ce fleuron technologique qui plaidait pour l’efficacité énergétique, défendait la transition, engageait de grands audits et actions dans l’industrie. À l’époque, le photovoltaïque coûtait 10 dollars le Wc c’est autour de 0,1. Nous avons avancé dans le solaire thermique et, surtout, dans la transition énergétique. La Tunisie a été pionnière : l’ANME, première agence en Afrique, a transféré son savoir-faire vers des pays comme le Maroc, le Sénégal, le Benin,.. pour qu’ils reproduisent nos démarches. C’était une vraie fierté.

« La création de l’ANME a placé la Tunisie en tête des pays africains en matière d’efficacité énergétique et de transition. »

 

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Le constat vous paraît moins positif.

Le constat est préoccupant. La transition énergétique recule, l’efficacité énergétique aussi. Or les énergies renouvelables sont un moteur de développement : elles génèrent des emplois, de la richesse, et les pays qui les adoptent connaissent des croissances rapides. La Tunisie, avec une situation énergétique catastrophique et déficitaire, devrait avancer très vite — plus vite que des voisins dotés de richesses souterraines. Pourtant, l’Égypte, le Maroc, la Libye, l’Algérie avancent à pas de géant en renouvelables, alors que nous avons freiné. C’est paradoxal et inquiétant.

D’où vient ce frein ? Du cadre légal, de la fiscalité, de la visibilité pour les opérateurs ?

Le cadre juridique pour les énergies renouvelables existe, mais il n’est pas parfait. Nous avons formé des entreprises : rien que dans le secteur résidentiel, 800 sont enregistrées — c’est potentiellement 5 000 à 6 000 emplois. Mais la fiscalité est aberrante et instable.

D’une loi de finances à l’autre, on passe de 0 % de taxe à 10 %, puis 30 %. Le gouvernement propose 15 %, les députés tranchent autrement. Il n’y a ni stabilité, ni vision.

Résultat : aucun opérateur n’arrive à faire des prévisions, et l’écosystème se grippe. On prépare des textes, on “trace l’autoroute” de la transition, mais chaque année on change les règles : cela décourage l’investissement.

« Les changements répétés de fiscalité empêchent toute visibilité pour les opérateurs. »

 

Certains défendent une politique visant à “encourager une industrie nationale des panneaux photovoltaïques”. En tant que consultant en Afrique, comment évaluez-vous cette option ? Avons-nous la chaîne de valeur nécessaire ?

L’industrie, c’est une intégration réelle et verticale, pas un slogan. La Tunisie a été pionnière dans des industries mécaniques, électriques, électroniques, textiles, l’aérospatial; nous avons des champions exportateurs, une vraie valeur ajoutée, une intégration locale, des emplois. Mais pour les panneaux photovoltaïques, sans intégration minimale, cela n’a pas de sens.

Il faut démonter le mythe : fabriquer un panneau de A à Z, c’est une chaîne de valeur lourde. On commence par le silicium brut qu’on purifie en lingots — mono ou polycristallins.  Ce sont des investissements très lourds ; plusieurs centaines de millions de dollars et, de plus, très polluants.

Ensuite, on découpe ces lingots en wafers très fins, à l’aide de fils diamantés du fait de la dureté du silicium. Puis vient la fabrication des cellules : dopage (bore, phosphore), polissage, sérigraphie, passivation, création de la jonction PN. Une fois la cellule faite, on assemble en série-parallèle, on encapsule en “sandwich”, on procède à la lamination et au montage pour obtenir le panneau.

Cette industrie est désormais très robotisée. On soude les cellules sous forme de string par bras automatisés, on les dépose sur une base, on ajoute le verre, on passe au laminateur : c’est une chaîne où la main-d’œuvre humaine est marginale comparée aux étapes amont.

La majorité des pays du monde y compris les  pionniers Allemands, les Japonais, les espagnoles se sont retirés pour raison de non rentabilité laissant la place aux chinois.

« Malgré une situation énergétique déficitaire, la transition énergétique marque le pas en Tunisie. »

 

Qu’en est-il de l’assemblage des modules en Tunisie ? Quelle valeur ajoutée et quels emplois ?

Oui, nous pouvons assurer l’assemblage mais cela génère peu d’emplois et peu de valeur locale si l’on ne maîtrise ni le wafer ni la cellule. Dire que nous avons une industrie complète capable de satisfaire le marché local avec qualité et exporter, sans cette intégration, relève du populisme. Il faut être lucide sur nos capacités actuelles et sur là où se trouve la valeur.

Dans la seconde partie, Ali Kanzari détaillera les leviers d’accélération (autoconsommation, stockage, réseaux, financement), les réformes prioritaires du cadre juridique, et les conditions d’une chaîne de valeur réellement créatrice d’emplois en Tunisie.

Entretien conduit par Amel Belhadj Ali

En bref

  • Politiques de renouvelables engagées depuis près de 40 ans
  • Création précoce de l’ANME et transfert de savoir-faire en Afrique
  • Recul actuel de la transition énergétique et de l’efficacité énergétique
  • Fiscalité instable identifiée comme frein majeur
  • Industrie photovoltaïque intégrée jugée peu réaliste sans investissements lourds