DatteLa Tunisie est souvent décrite comme la terre des oasis. Dans le sud du pays, les palmiers dattiers s’élèvent fièrement, porteurs d’un fruit qui a traversé les siècles et les civilisations : la datte. Symbole de générosité et de douceur, elle est devenue au fil du temps un produit phare de l’agriculture tunisienne, reconnu bien au-delà des frontières. La variété Deglet Nour, en particulier, est considérée comme l’une des meilleures au monde, appréciée pour sa texture délicate et son goût raffiné. Pourtant, derrière cette image lumineuse, la filière des dattes reste marquée par des fragilités qui freinent son plein rayonnement.

Chaque année, la Tunisie produit près de 400 000 tonnes de dattes. Une part importante de cette récolte est destinée à l’exportation, générant des recettes en devises. Les chiffres sont éloquents : les dattes constituent près de 5 % de la production agricole nationale et assurent des centaines de milliers de journées de travail. Elles sont donc bien plus qu’un simple fruit : elles incarnent une filière stratégique, capable de soutenir l’économie et de créer des opportunités pour les régions du sud.

Pourtant, cette richesse n’est pas pleinement valorisée. Il y a à peine deux années, les producteurs de dattes étaient sur les bords des routes, exposant leurs produits et appelant les passants à acheter. Cette image, presque poignante, illustre la désorganisation du secteur et l’absence de structures solides pour accompagner les agriculteurs.

« La qualité des dattes tunisiennes est reconnue, pourtant la filière souffre d’un manque de structures capables de capter cette valeur. »

Le poids d’un monopole

La filière est aujourd’hui dominée par cinq opérateurs qui contrôlent près de 73 % de la production nationale. Ce monopole leur permet de fixer les prix, de choisir les volumes exportés et de décider de la qualité mise sur les marchés étrangers. Ces opérateurs n’investissent pas assez pour exporter les dattes de qualité supérieure, préférant engager le minimum de frais en packaging pour le maximum de gains, résultat de la course, ils dégradent l’image du produit tunisien à l’international.

Ainsi, malgré une qualité exceptionnelle disponible chaque année, les dattes tunisiennes ne sont pas toujours vendues au prix qu’elles méritent. Dans certains marchés, elles pourraient atteindre 6 à 10 euros le kilo, voire davantage en Asie ou en Afrique. Mais faute d’une stratégie claire et d’une régulation efficace, elles sont souvent écoulées à des prix moyens, privant les producteurs de revenus supplémentaires et le pays de devises précieuses.

« La concentration du secteur autour de cinq opérateurs limite la concurrence et freine la valorisation des dattes. »

Un besoin urgent pour une stratégie nationale

Ce constat met en lumière une nécessité : celle de mettre en place une véritable politique publique pour accompagner la filière. Une stratégie nationale devrait reposer sur plusieurs piliers :

  • La création de coopératives locales : Fethi Ben Khlifa insiste sur l’importance de structures professionnelles capables de prendre en charge la collecte, le stockage, l’emballage et l’exportation. « Si l’État accompagnait les agriculteurs dans la création de coopératives solides, la valeur ajoutée reviendrait directement aux producteurs », explique-t-il.
  • La diversification et la transformation : Les dattes ne doivent pas être limitées à la consommation brute. Elles peuvent être valorisées dans l’agroalimentaire, la cosmétique, l’alimentation animale ou encore la biotechnologie. Cette diversification permettrait de créer de nouvelles chaînes de valeur et d’élargir les débouchés.
  • La diplomatie économique : La Tunisie manque “d’ambassadeurs” pour promouvoir ses dattes premium à l’international. Une meilleure stratégie de communication et de représentation pourrait renforcer l’image du produit et ouvrir de nouveaux marchés.
« Sur des marchés asiatiques ou africains, les dattes tunisiennes pourraient atteindre des prix nettement supérieurs. »

Un potentiel inexploité

Le paradoxe est frappant : la Tunisie dispose d’un produit de qualité supérieure, reconnu mondialement, mais elle n’en tire pas pleinement profit. Les agriculteurs, souvent jeunes et motivés, expriment leur volonté d’améliorer la qualité et de moderniser leurs plantations. Mais ils se heurtent à un système verrouillé, où quelques opérateurs tiennent la chaîne de valeur entre leurs mains.

Cette situation engendre une frustration palpable. Les producteurs savent que leurs dattes pourraient se vendre à des prix bien plus élevés, générer davantage de devises et créer des milliers d’emplois supplémentaires. Mais sans régulation, sans accompagnement et sans structures solides, ils restent dépendants de décisions prises ailleurs.

« En structurant la filière, les dattes pourraient générer plus d’emplois et de devises pour le pays. »

Vers un écosystème durable

Ce que propose Fethi Ben Khlifa, c’est une vision d’ensemble : un écosystème régional qui relie la production à la transformation, en passant par le conditionnement et l’exportation. Une telle approche permettrait non seulement de valoriser les dattes, mais aussi de renforcer la durabilité des agriculteurs et de donner une dimension éthique au secteur.

Il s’agit de créer des conditions équitables, où la richesse générée par les dattes ne profite pas uniquement à quelques familles, mais irrigue l’ensemble des régions productrices. Cela suppose des financements adaptés, des structures coopératives solides et une volonté politique affirmée.

Les dattes tunisiennes sont un trésor. Elles portent en elles une histoire, une tradition et une qualité qui les placent parmi les meilleures au monde. Mais ce trésor reste sous-exploité. L’absence de régulation, le poids du monopole et le manque de stratégie nationale empêchent la filière de révéler tout son potentiel.

Comme le résume Ben Khlifa : « Il faut imposer une dimension éthique aux producteurs et créer des structures professionnelles solides. Sinon, nous continuerons à perdre une richesse nationale qui pourrait être un moteur de développement. »

La Tunisie a donc un choix à faire : laisser ce secteur se dégrader, ou investir dans une stratégie qui valorise ses dattes, soutient ses agriculteurs et renforce son image à l’international. Le pays possède déjà la qualité et la quantité. Il ne reste qu’à bâtir l’organisation qui permettra à ce fruit de devenir, enfin, un véritable levier de prospérité.

Amel Belhadj Ali

EN BREF

  • La Tunisie produit près de 400 000 tonnes de dattes par an.
  • La filière reste dominée par un petit nombre d’opérateurs.
  • Le potentiel de valorisation à l’export demeure important.
  • Les coopératives sont identifiées comme un levier clé.
  • Une stratégie nationale fait encore défaut.