CriseSi l’on devait décrire l’année économique 2025, nous dirions que c’est, à juste titre, l’année des paradoxes. La Tunisie a, d’après Ecoweek nº 01-2026, évité de justesse la récession grâce à un trimestre exceptionnel de croissance, qualifié de « croissance miracle » (2,2 %), le plus fort enregistré depuis quinze ans hors période post-Covid.

Mais cette performance isolée masque une réalité plus fragile : un trimestre négatif, un autre nul, et une fin d’année atone estime l’économiste Hechmi Alaya. La Banque mondiale (Tunisia Economic Monitor, décembre 2025) souligne que cette volatilité pose la question de l’exactitude des statistiques officielles.

Le FMI, dans son World Economic Outlook (octobre 2025), confirme que la croissance tunisienne a plafonné à 2,4 % en moyenne, portée essentiellement par l’agriculture et le tourisme, mais sans amélioration notable de la productivité ni du secteur manufacturier.

L’Ambassade de France en Tunisie, dans sa note économique 2025, insiste sur le décalage entre les discours officiels et le vécu social : une communication optimiste qui a sapé la confiance des ménages et des investisseurs.

«La croissance miracle de 2025 a masqué une réalité plus fragile, marquée par une forte volatilité et l’absence de gains de productivité.»

Les faux pas économiques

Plusieurs erreurs stratégiques ont marqué 2025 dont le recours excessif à la création monétaire.

Ecoweek dénonce un « argent magique » qui a gonflé la masse monétaire, raréfié les financements bancaires et aggravé l’effet d’éviction sur l’économie productive. La Banque centrale de Tunisie confirme que plus de 80 % du financement de la dette en 2024–2025 a reposé sur le marché domestique.

Par ailleurs on parle d’une relance budgétaire non crédible. La Loi de finances 2026 prévoit un déficit de 6,3 % du PIB et une dette record de 86,5 %, soit le plus haut niveau de l’histoire économique du pays. Le FMI avertit que cette trajectoire budgétaire fragilise la soutenabilité de la dette et accroît le risque de liquidité en devises.

Les observateurs avisés de l’économie tunisienne déplorent également le manque de coordination institutionnelle : dans le rapport économique de l’Ambassade de France, on souligne que l’absence de séquençage clair des réformes (subventions, entreprises publiques, fiscalité) a retardé les gains attendus.

Ceci alors que la productivité est stagnante, que la désindustrialisation continue de plus belle et que le secteur manufacturier reste, malgré quelques notes positives, incapable de tirer la croissance vers le haut. La Tunisie reste par conséquent dépendante des aléas agricoles et touristiques et des revenus du travail des TRE.

« Le recul de l’inflation est réel, mais il ne suffit pas à alléger durablement le poids du panier des ménages. »

 

Le climat des affaires est de plus en plus anxiogène. “ Ecoweek décrit un environnement marqué par défiance, instabilité réglementaire et pression fiscale parmi les plus élevées au monde”.

Mais malgré tous les facteurs cités plus hauts, nous relevons quelques signaux positifs.

Malgré les faux pas, quelques signaux encourageants ont émergé en 2025

L’Inflation a reculé selon les statistiques publiées par l’INS : le FMI prévoit une baisse de l’inflation de 7 % en 2024 à 6,1 % en 2025, même si le panier des ménages reste lourd.

La notation souveraine de la Tunisie s’est relativement améliorée : Moody’s a relevé la Tunisie de Caa2 à Caa1 en octobre 2025, et R&I a amélioré la perspective à “stable”, saluant une meilleure couverture des besoins externes et une réduction du déficit courant. Il ne faut toutefois pas oublier que les agences de notation ne se préoccupent de la santé économique que par rapport à sa capacité à rembourser les dettes extérieures, ce que la Tunisie a fait faisant fi de l’importance d’autres fondamentaux économiques.

Les partenaires européens ne lâchent pas la Tunisie. La BCE estime que la France et l’Allemagne connaîtront un léger regain de croissance en 2026 (1 %), offrant une fenêtre pour l’export.

La Tunisie profitera également de la chute de -6,8 % des prix des produits de base en 2026. Des chiffres cités par la BCE. La Banque mondiale, pour sa part, anticipe l’allègement de la facture des importations énergétiques et céréalières.

« Avec un déficit élevé et une dette record, la relance budgétaire fragilise la soutenabilité financière du pays. »

Les marges de rebond en 2026

Pour éviter l’enlisement, plusieurs leviers existent, les experts, la Banque mondiale appelle la Tunisie à entamer des réformes à gains rapides dont le ciblage des subventions avec filet social digital. Le FMI appelle à améliorer la gouvernance des entreprises publiques en adoptant les contrats de performance. Les partenaires européens estiment que la Tunisie doit simplifier ses procédures douanières et faciliter le commerce.

Risques à surveiller : entre climat et liquidité

L’AgriTech et l’agro-export constituent un levier essentiel pour l’économie tunisienne en 2026. Il s’agit de capitaliser sur la bonne campagne oléicole de 2025 et de renforcer la traçabilité des produits afin de consolider la place de la Tunisie sur les marchés internationaux. Dans le même temps, le développement de l’irrigation intelligente et des solutions numériques apparaît comme une réponse incontournable pour réduire la dépendance aux aléas climatiques et sécuriser les revenus agricoles.

La question de la connectivité et de la logistique est également centrale. L’OCDE rappelle l’importance des corridors logistiques et des ports secs pour stimuler la compétitivité et fluidifier les échanges. À cela s’ajoute la nécessité d’une digitalisation accrue des services publics, qu’il s’agisse du e-paiement, de l’e-facturation ou de la mise en place de guichets uniques pour l’export, autant de mesures qui peuvent alléger les coûts et accélérer les procédures.

Sur le plan du financement, la crédibilité reste le maître mot. Il est indispensable de clarifier la trajectoire entre le FMI, les marchés et les partenaires bilatéraux afin de réduire la prime de risque et restaurer la confiance des investisseurs. Dans ce cadre, l’écosystème France–Tunisie, mobilisant des acteurs tels que l’AFD, Proparco, Bpifrance ou Business France, peut jouer un rôle déterminant en cofinançant des projets transformants et porteurs de croissance.

« Défiance, instabilité réglementaire et pression fiscale pèsent sur l’investissement privé. »

Financement crédible : restaurer la confiance

Les risques à observer demeurent toutefois nombreux. Les chocs climatiques et la volatilité des prix alimentaires peuvent neutraliser les gains attendus en matière d’inflation.

L’absence de financement externe crédible risque de maintenir des coûts de refinancement élevés, tandis que la lenteur administrative pourrait compromettre la mise en œuvre des réformes et miner la crédibilité du cap fixé pour 2026.

« Les institutions internationales convergent : sans gains de productivité et création d’emplois, la relance restera éphémère. »

 

En conclusion, comme le souligne Ecoweek nº 01-2026, l’année 2025 a révélé les limites d’une relance hors-sol : dette record, déficit persistant, croissance fragile et climat social tendu. Mais 2026 offre une fenêtre d’opportunité.

Si la Tunisie parvient à engager des réformes ciblées, à renforcer son agriculture compétitive, à améliorer sa connectivité et à sécuriser son financement, elle peut éviter la stagnation et transformer ses marges en résultats visibles et mesurés.

Le FMI, la Banque mondiale et les agences de notation convergent dans le même sens : sans productivité ni emploi, aucune relance ne tiendra. La clé réside dans une gouvernance lucide, une réconciliation avec le secteur privé et une ouverture pragmatique à la finance internationale.

Amel Belhadj Ali

Chiffres Clés

  • 2,2 % : Un trimestre exceptionnel a permis d’éviter la récession, sans changer la tendance de fond.
  • 2,4 % : Une croissance moyenne insuffisante pour absorber le chômage et relancer l’investissement.
  • 6,3 % : Un déficit qui limite les marges de manœuvre budgétaires à court terme.
  • 86,5 % : Un niveau de dette historique, posant la question de la soutenabilité.
  • 6,1 % : Un reflux de l’inflation, encore peu perceptible pour les ménages.