Expert des marchés agricoles et des plateformes de trading, Yassine Grissa poursuit dans cette deuxième séquence de questions-réponses une idée forte : faire de la blockchain le trait d’union entre souveraineté alimentaire et souveraineté financière. Objectif : sécuriser les flux agricoles, intégrer l’informel, protéger les producteurs et élargir l’assiette fiscale. Une vision qui place la Tunisie au cœur d’une transformation agroéconomique inclusive et numérique.

Entretien :

Comment voyez-vous l’articulation entre souveraineté alimentaire et souveraineté financière dans le modèle blockchain ?

La Tunisie fut jadis le grenier de Rome, nourrissant l’Empire grâce à la fertilité de ses sols et à son savoir-faire agricole. Aujourd’hui, elle peut redevenir un pilier agroéconomique méditerranéen en liant souveraineté alimentaire et souveraineté financière.

La blockchain permet un lien étroit entre le flux monétaire et la réalité physique (production, certification, livraison), garantissant que la valeur agricole reste en Tunisie et ne se dilue pas dans des circuits opaques, tout en intégrant le marché parallèle dans un système transparent.

Quels sont les freins institutionnels ou réglementaires actuels à la mise en œuvre de cette architecture ?

Aujourd’hui, les contraintes majeures sont : Absence de cadre légal clair pour la reconnaissance des smart contracts et des transactions blockchain ; rigidité des systèmes bancaires (centralisation à la BCT, lente adoption des technologies disruptives) ; faible digitalisation des offices agricoles (ONH, OND, ONA) ; hétérogénéité des réglementations fiscales et commerciales.

Mais le cœur de la vision blockchain financière est précisément d’éradiquer toute manœuvre frauduleuse ou vol de valeur, qu’elle provienne d’un acteur privé ou public.

Grâce à la transparence des registres et aux smart contracts, aucun financement fictif, aucune sous-déclaration, aucun détournement ne sera possible. Chaque paiement sera conditionné à la validation réelle des étapes (production, certification, livraison), garantissant que l’État ne perd plus de recettes fiscales et que le producteur est protégé contre les abus.

« En reliant paiement, certification et livraison, la blockchain empêche la dilution de la valeur agricole. »

Pensez-vous que ce modèle pourrait s’appliquer à d’autres secteurs que l’agriculture ?

Oui, à titre d’exemple dans les phosphates et mines (traçabilité et financement), textile tunisien (certification Fair Trade), énergies renouvelables (contrats intelligents pour la distribution). Mais l’agriculture reste prioritaire pour formaliser le marché parallèle et sécuriser les flux financiers.

Quels pays africains sont aujourd’hui les plus avancés ou les plus réceptifs à cette vision ?

La Tunisie peut être pionnière en Afrique du Nord grâce à sa position stratégique entre Europe et Afrique, sa diaspora connectée et son écosystème fintech en croissance. Une opportunité pour redevenir le centre névralgique du commerce méditerranéen, comme autrefois.

Comment garantir l’interopérabilité des Trading Rooms entre différents cadres juridiques et monétaires ?

Harmonisation avec les normes européennes (GDPR, eIDAS), utilisation de stablecoin* adossés au dinar ou à des devises fortes, protocoles blockchain open source pour éviter la fragmentation.

Ces Trading Rooms deviennent des nœuds de transparence, empêchant tout contournement fiscal ou fuite de capitaux.

Olives et huile d’olive tunisiennes au premier plan, palmiers dattiers et paysage agricole méditerranéen, illustrant l’intégration de la blockchain dans l’agriculture en Tunisie.Quel rôle pour les diasporas tunisiennes dans ce système ?

La diaspora tunisienne devient l’ambassadeur high-tech de ce nouveau grenier méditerranéen : investissement via plateformes blockchain, accès à des marchés européens pour les produits tunisiens, transfert de compétences digitales.

« Formaliser l’informel passe d’abord par la sécurisation des flux agricoles. »

Comment éviter que la blockchain devienne un outil technocratique inaccessible aux petits producteurs ?

Grâce aux applications mobiles simples en arabe et dialecte tunisien, aux coopératives comme relais technologiques et à une formation simplifiée via chambres agricoles. L’inclusion numérique est la clé pour formaliser le marché parallèle sans exclure les petits acteurs.

Quelle place pour les femmes et les jeunes dans cette nouvelle architecture agricole ?

Il faut œuvrer pour une renaissance agricole inclusive, où les jeunes et les femmes sont les moteurs de la transformation : inclusion dans les coopératives à intérêt économique, programmes de formation digitale pour entrepreneuriat agricole, accès direct au financement via des smart contracts.

Comment garantir que les coopératives à intérêt économique servent réellement les intérêts des producteurs ?

Grâce à la blockchain (votes, décisions) et au contrôle par les producteurs eux-mêmes ainsi qu’à l’audit indépendant par des offices agricoles. Cela empêche la capture par des élites et assure un Fair Trade authentique.

Quels sont les prérequis technologiques pour déployer une telle infrastructure ?

Une connexion Internet fiable dans les zones rurales, infrastructure cloud sécurisée (hébergement local ou hybride), solutions blockchain adaptées à faible bande passante. Technologie au service de la fiscalisation et de la transparence.

Comment former les acteurs locaux à l’usage de la blockchain et des smart contracts ?

Par de véritables partenariats avec les universités tunisiennes (ESPRIT, INSAT), des modules pratiques sur smart contracts, des certifications professionnelles pour crédibiliser les compétences. Il faut former les agriculteurs 4.0 pour un système fiscal et financier robuste.

« La transparence blockchain protège l’État comme le producteur. »

Avez-vous déjà expérimenté ce modèle à petite échelle ? Quels enseignements en tirez-vous ?

Des projets pilotes pourraient démarrer avec l’ONH (huile d’olive) ou l’OND (dattes). Enseignement clé : simplicité et rapidité des paiements pour convaincre les producteurs et formaliser les flux informels.

Qu’est-ce qui vous a personnellement conduit à défendre cette vision ?

Une conviction profonde que la Tunisie peut assurer son autonomie alimentaire en conjuguant héritage agricole et innovation digitale pour lutter contre l’informel et la fuite des capitaux.

Quel est, selon vous, le plus grand malentendu autour de la blockchain dans le monde agricole ?

C’est le fait de la réduire à une traçabilité logistique. Sa vraie force réside dans sa capacité à sécuriser les flux financiers, élargir l’assiette fiscale et garantir la transparence.

Si vous deviez convaincre un décideur politique en une phrase, que lui diriez-vous ?

La blockchain est la clé pour formaliser le marché parallèle, élargir l’assiette fiscale et couper court au blanchiment et à la fuite des capitaux, tout en redonnant à la Tunisie son rôle historique de grenier méditerranéen.

Entretien conduit par Amel Belhadj Ali

En bref

  • La blockchain relie souveraineté alimentaire et financière.
  • Elle sécurise les flux agricoles et formalise l’informel.
  • L’agriculture est le secteur prioritaire.
  • Diaspora, jeunes et femmes sont au cœur du modèle.
  • Des projets pilotes peuvent amorcer la transformation.

 

* Un stablecoin est une cryptomonnaie conçue pour garder une valeur stable, généralement indexée sur une monnaie traditionnelle comme le dollar ou l’euro. Contrairement au Bitcoin ou à l’Éther, qui sont très volatils, les stablecoin servent de pont entre la finance classique et l’univers crypto.