Tunisie Bilan Economique 2025Trois publications majeures offrent une lecture contrastée de l’année économique 2025 : le numéro 46 d’Ecoweek et deux études de l’IACE, l’une intitulée Le récit des deux économies tunisiennes, l’autre Rapport sur l’Entreprise – Édition 2025 : analyse structurelle et prospective du tissu productif tunisien. Ensemble, ces documents dessinent un panorama où les constats les plus sombres côtoient les projections les plus audacieuses, oscillant entre le diagnostic sévère d’une stagnation persistante et l’esquisse d’un possible renouveau porté par l’entreprise tunisienne.

L’année 2025 restera marquée par une croissance économique chétive. Selon Ecoweek, le PIB réel de la Tunisie oscille entre 2,2 et 2,4 %. Ce rebond ponctuel, attribué à des conditions climatiques plus clémentes et à la résilience de la zone euro, ne traduit pas une reprise véritable. La consommation des ménages et de l’État a ralenti malgré un recul présumé de l’inflation, les conséquences néfastes de la loi sur les chèques pèsent autant sur les commerces que sur les consommateurs, les exportations ont stagné et l’investissement est resté en panne. Les crédits accordés à l’économie n’ont progressé que de 3,1 %, confirmant « l’État comateux » décrit par Ecoweek.

Le rapport de l’IACE apporte une précision inquiétante : le coefficient du capital dans l’industrie est en baisse, traduisant un sous-investissement chronique dans un climat d’affaire incertain et des opérateurs économiques insécurisés presqu’orphelins membres d’une UTICA qui n’a plus son mot à dire en attendant l’élection de nouvelles structures.  Les industriels continuent de faire tourner des équipements vieillissants sans renouveler leur outil productif. Cette obsolescence programmée menace la compétitivité future des secteurs stratégiques comme le textile, l’agroalimentaire ou la chimie.

« Le léger rebond observé en 2025 repose sur des facteurs conjoncturels et non sur des bases productives solides. »

Un État sous perfusion

Le rôle de l’État dans l’économie tunisienne est décrit par Ecoweek comme celui d’un organisme sous perfusion. En 2025, il a accaparé 33 % des crédits bancaires, asséchant le financement de l’activité productive. La masse monétaire a augmenté de plus de 12 % sur un an, alimentant une inflation persistante et empêchant la baisse des taux d’intérêt.

L’IACE chiffre ce fardeau : les entreprises publiques absorbent 9,8 milliards de dinars de subventions annuelles et contribuent à hauteur de 22 % au déficit budgétaire. Leur rémunération moyenne atteint 45 217 dinars par an, contre seulement 12 886 dinars dans le secteur privé. Ce contraste illustre un modèle de « rente sociale » où l’État finance la paix sociale au prix d’une décapitalisation économique. Le déficit budgétaire attendu à 5,6 % du PIB confirme cette tension permanente.

Commerce extérieur : un déficit aggravé

Les échanges commerciaux des onze premiers mois de 2025 confirment l’aggravation des déséquilibres. Les exportations se sont établies à 57 916,6 millions de dinars, en légère hausse de 1,5 % par rapport à 2024, tandis que les importations ont atteint 78 085,1 millions de dinars, en progression de 5,8 %. Le déficit commercial s’est ainsi creusé à 20 168,5 millions de dinars, contre 16 758,5 millions un an plus tôt. Le taux de couverture a reculé à 74,2 %, contre 77,3 % en 2024.

Dans le détail, les exportations ont progressé dans les mines et phosphates (+12 %) ainsi que dans les industries mécaniques et électriques (+7,8 %). En revanche, elles ont chuté dans l’énergie (-29,6 %), l’agroalimentaire (-11,2 %, notamment les huiles d’olives passées de 4 456,2 à 3 470,7 millions de dinars) et le textile (-1,8 %). Les importations, quant à elles, ont augmenté pour les biens d’équipement (+14,6 %), les matières premières (+6,6 %) et les biens de consommation (+11 %), tandis qu’elles ont reculé pour les produits énergétiques (-4,2 %) et alimentaires (-7,7 %).

«Le vieillissement des équipements industriels traduit un manque chronique d’investissement qui affaiblit durablement la compétitivité.»

Une attractivité en recul

Au-delà des chiffres macroéconomiques, la Tunisie a perdu en attractivité internationale. En 2025, elle a été évincée du top 10 africain des destinations d’investissement et a disparu des classements mondiaux sur l’innovation et les talents. Ses compétences talents, ses talents sollicités à l’international sont lieux traités dans d’autres pays et reçus à bras ouverts dans des pays qui reconnaissent qu’ils ne peuvent croitre et avancer sans compétences mais que dire… Le retard dans les technologies d’avenir, notamment l’intelligence artificielle et le numérique, accentue la marginalisation du pays.

Le rapport de l’IACE complète ce constat en montrant la fragmentation du tissu productif : 87,5 % des entreprises n’ont aucun salarié. Cette atomisation traduit une économie de survie, dominée par le micro-travail indépendant, incapable de créer des chaînes de valeur. L’absence de PME solides, qualifiée de « Missing Middle », empêche la structuration de l’économie et freine l’innovation.

« En absorbant un tiers des crédits, l’État assèche le financement de l’activité productive. »

Une économie à deux vitesses

Le diagnostic central est celui d’une économie à deux vitesses. Le secteur privé, bien que locomotive, génère 53 % des recettes fiscales et porte 79 % de l’investissement, mais sa base productive se rétrécit alors que l’informel, la contrebande et le parallèle florissent dans un État où opérer dans le formel est devenu plus risqué que de travailler en dehors des cadres légaux. Le secteur public, pour sa part, agit comme un wagon-frein : budgétairement insoutenable et structurellement déficitaire, il absorbe des ressources sans créer de valeur proportionnelle. Ce déséquilibre épuise le dynamisme du privé et met en péril la soutenabilité des finances publiques.

Les divergences d’approche entre Ecoweek et l’IACE enrichissent la compréhension globale. Ecoweek adopte une lecture critique, presque politique, en dénonçant le souverainisme illusoire et l’autoritarisme. L’IACE privilégie une lecture pragmatique et analytique, centrée sur les chiffres et la nécessité d’un « pacte productif » pour rééquilibrer privé et public. L’un décrit le décor macroéconomique, l’autre en révèle les mécanismes internes.

« Le maintien du statu quo enferme l’économie tunisienne dans une croissance durablement faible. »

Vers un nouveau pacte productif

La Tunisie ne pourra sortir de la stagnation qu’en rééquilibrant ses deux économies. Ce qui suppose renforcer la productivité et la taille critique du secteur privé, en soutenant la montée en gamme des micro-entreprises vers le statut de PME. Et pour la énième fois, nous ne cesserons jamais de le dire : réformer la gouvernance des entreprises publiques pour réduire leur charge budgétaire et améliorer leur efficacité est vital pour la Tunisie. Enfin, stimuler l’investissement industriel et technologique est indispensable pour enrayer la dégradation du capital productif et rattraper le retard dans l’innovation.

Sans un nouveau pacte productif, la stagnation risque de se transformer en déclin durable. Les chiffres de 2025, qu’il s’agisse du PIB, du déficit commercial ou du poids des entreprises publiques, convergent vers un même diagnostic : la Tunisie est enfermée dans une croissance chétive et une dualité extrême entre un privé moteur mais fragilisé, diffamé et dénigré et un public coûteux et inefficace. La sortie de crise passe impérativement par une réforme structurelle profonde, où l’entreprise redevient le levier central de la compétitivité et de la souveraineté économique.

Amel Belhadj Ali

En bref

  • Croissance économique faible et largement conjoncturelle.
  • Sous-investissement industriel et capital productif vieillissant.
  • État surendetté captant le crédit au détriment du privé.
  • Déficit commercial et attractivité internationale en recul.
  • Nécessité d’un nouveau pacte productif centré sur l’entreprise.