Difficile pour le “Coffee Bike”, un vélo triporteur aux couleurs harmonieuses associant le jaune et le rouge, de passer inaperçu à Ben Arous, banlieue sud de Tunis.

Là où il passe, il attire les regards, avec sa vitrine scintillante, sur laquelle sont affichés en noir les prix des boissons qu’il sert et son comptoir latéral très original.

Les regards des badauds se braquent aussi sur ce jeune à l’allure élégante, qui pousse calmement son chariot-bicyclette. Sa casquette jaune et son tablier portant tous les deux, le logo de son “Coffee Bike”, ancrent dans les esprits, une nouvelle identité de cet ingénieur de 39 ans, licencié de son travail à cause de la pandémie du Covid-19, et converti en un marchand de café ambulant.

Avant le confinement général imposé par les autorités tunisiennes, en mars 2020, pour freiner la propagation du coronavirus, Ahmed Sghiri était ingénieur dans une société spécialisée dans l’industrie aéronautique installée dans la zone industrielle de Mghira à Ben Arous.

Pour alléger les charges de l’entreprise et garantir la continuité de son activité, l’employeur a procédé à des licenciements. Ahmed était l’un des partants. Ce fut un vrai tournant dans sa vie.

Il n’était pas le seul en Tunisie. La pandémie a mis au chômage des milliers de jeunes, dans un pays qui traversait déjà l’une de ses pires crises économiques et sociales et qui tentait à tout coup de maîtriser ses dépenses en gelant les recrutements dans la fonction publique.

Le nombre de chômeurs a atteint, au cours du troisième trimestre de 2021, selon les statistiques de l’INS, environ 762 600 chômeurs, soit un taux de chômage de 18,4%.

Les longs mois de chômage ne sont pas venus à bout des ambitions de ce jeune ingénieur spécialisé en génie industriel. Il a décidé de dompter de destin et de concevoir son propre outil de travail qui lui garantirait un revenu libre et lui épargnerait les aléas de la vie.

Un chariot à café ambulant et écologique

C’est l’engouement des tunisiens pour le café et leur affection pour le traditionnel café en terrasse, un rituel fortement compromis par la pandémie, qui étaient derrière l’idée de concevoir un “Café ambulant” qui sert du café en dehors des espaces habituels. “J’ai décidé de lancer mon propre projet et j’ai entamé la conception de mon chariot à café que j’ai baptisé “Coffee Bike”. Après une année et demi de travail, le voilà enfin, un vrai chef-d’œuvre “, a lancé à TAP, Ahmed Sghiri, arborant un sourire de sa satisfaction d’avoir transformé son idée en réalité.

Le ” Coffee Bike ” de ce jeune resté optimiste en dépit de la morosité ambiante, est un tricycle soutenant un support en bois noble, au-dessus duquel Ahmed a fixé une cafetière moderne en acier inoxydable.

Son plafond est peint d’un jaune frais et pur et il fonctionne à l’aide d’une bouteille de gaz. Il est équipé de tout ce que la préparation de cette boisson magique qu’est le café l’exige (tasses, gobelets de différentes tailles…).

Ahmed a aussi veillé à ce que son “Coffee Bike” soit le plus “écologique” possible, en se conformant aux règles d’hygiène et de propreté les plus strictes. “Etant passionné par les vélos que j’utilise souvent pour mes déplacements, je considère humblement que j’ai une certaine conscience environnementale qui m’a poussé à concevoir un projet écologique. Je ne jette aucun déchet dans la nature. Mes déchets, je les collecte pour m’en débarrasser dans les conteneurs poubelles”, souligne Ahmed en toute confiance.

Très soucieux également de respecter les règles d’hygiène, face au covid-19, il n’oublie jamais de désinfecter ses mains et aussi les surfaces de son chariot et le comptoir sur lequel les clients posent leurs tasses à café.

“Je fabriquerai des chariots, si des chômeurs veulent lancer des projets similaires”
Fier de son exploit, Ahmed a ainsi exprimé sa volonté d’exploiter son expertise en génie industriel pour fabriquer des chariots qu’il vendrait aux chômeurs afin de les encourager à lancer des projets similaires.

Foued Ben Taleb, propriétaire d’un laboratoire et ami du jeune ingénieur, affirme que “non seulement il encourage cette idée de café ambulant mais aussi il propose qu’Ahmed donne ” le droit de franchise ” à d’autres promoteurs, dans d’autres régions, pour qu’ils se lancent sous la même appellation ” Coffee Bike ” “.

L’Etat tunisien incite les jeunes, notamment les diplômés, à lancer leurs propres projets, à travers des avantages et des législations qui encouragent l’initiative privée, à l’instar de la loi sur les startups ” Start Up Act ” adoptée en 2018 et qui vise à favoriser l’émergence de startups innovantes et basées sur les nouvelles technologies.

Mais, le taux de chômage des diplômés n’a cessé d’augmenter en Tunisie poussant plusieurs d’entre eux à quitter le pays. Chose qui a poussé l’Ordre des Ingénieurs Tunisiens à lancer un cri d’alerte contre la fuite des cerveaux, faisant savoir que pas moins de 10 mille ingénieurs tunisiens ont quitté la Tunisie durant les dernières années.

Le doyen des ingénieurs, Oussama Kheriji, avait déclaré que 3 000 ingénieurs quittent annuellement le pays, ce qui représente près de 30% des 8 000 ingénieurs diplômés chaque année.