OPINION Tunisie : Bourguiba, de la splendeur de 1956 à la déchéance de 1987

h-bourguiba-1.jpgNous n’allons pas un jour anniversaire comme celui de la mort du «Combattant Suprême» Habib Bourguiba lui chercher un énième procès. C’est inutile dans son cas. Ce Monsieur a côtoyé l’Histoire et il fut, à bien des égards, une de ces grandes consciences qui l’ont sorti de son court pour la plier à leurs desseins. Mais…

Confucius* a écrit: «Le monde est certes beau par ses ultras, mais il ne dure que par ses modérés». C’est aujourd’hui établi que la modération et le gradualisme de Bourguiba ont été largement l’expression d’une pensée politique réformatrice et non révolutionnaire, qui a beaucoup été servie par le machiavélisme de son instigateur, sachant toujours se servir même de ses pires ennemis. Il l’a très bien fait avec Salah Ben Youssef dont il a exagéré le danger pour faire peur à la France déjà secouée en Algérie par Nasser à travers le FLN.

Bourguiba, le Père de la Nation

Bourguiba est celui qui, pour notre génération née juste après l’indépendance, était ce bon guide qui ne se distinguait pas outre mesure de nos pères et de nos instits… Nous nous rappelons encore de ses discours expliquant les bienfaits de la salade arrosée d’huile d’olive et de ses recommandations pour bien s’habiller. Nous nous rappelons aussi de l’appellation affectueuse et respectueuse de nos parents parlant du Zaïm en l’appelant «Si Lahbib»!

D’une certaine manière, la première décennie de Bourguiba, 1956-1966, a été une apothéose qui ne sera jamais égalée après, et ce malgré les durs épisodes du putsch de 1962 et la guerre de Bizerte. Cette décennie a été celle de la construction du pays. Bourguiba a su fédérer toutes les volontés tunisiennes et il a su forcer toutes nos vieilles résistances, tribales, religieuses, culturelles, historiques, pour propulser le pays dans la modernité… à marche forcée.

C’était le pari des grands bâtisseurs, et Bourguiba, en ces moments-là, a excellé. Au point de se prendre pour Dieu lui-même. De toutes les façons, l’ego de Bourguiba était démesuré. Il a osé dire dans une interview à un journal français que le peuple tunisien était une «poussière d’individus» que Bourguiba a transformée en peuple… Rien que ça!

Puis il y eut l’épisode du collectivisme, l’affaire Ben Salah. En même temps, les premiers procès politiques ont commencé avec les étudiants baathistes et ensuite marxistes de «Perspectives». Le charme est rompu. La vraie nature du régime mis en place par Bourguiba va clairement se dévoiler petit à petit mais sûrement et inexorablement…

Bourguiba, le Maître de la Nation

De 1967 à 1977, le régime oscillera au gré des jours et des humeurs de son patron, mais la mise en place de la main de fer est en passe de réussir avec la mainmise totale du PSD (parti unique) sur l’Etat et la société à la stalinienne si éloignée de la culture très IVème République libérale de Habib Bourguiba.

Le Parti du Néo Destour, devenu depuis 1964 socialiste à contrecœur de son fondateur qui n’aimait pas ce vocable, met en place un régime despotique. Il cadenasse complètement l’information, contrôle toute la vie publique et économique à travers les restes très commodes de l’époque de Ben Salah. Afin de saper l’influence croissante de la gauche étudiante marxiste ou nassérienne ou baathiste, on invente le courant islamiste pour stopper les récalcitrants. On créée les milices pour contrer les syndicats. Bourguiba aime le pouvoir, tout le pouvoir, rien que le pouvoir! Alors il ne faut surtout pas le lui disputer! Les arrestations se multiplient, les procès se succèdent, le Président, malade depuis 1972, est de moins en moins présent. Le régime tourne au ridicule, le culte de la personnalité érigé en système jusqu’à faire élire Bourguiba “Président à vie“…

Il y eut ensuite 1978 et le fameux “Jeudi noir“ (26 janvier 1978) et le coup de semonce de Gafsa (janvier 1980) qui a fait tremblé le régime bourguibiste au point de lui faire faire des concessions. Le Premier ministre Mzali, désigné en 1980, était sensé être celui qui se fera accepter par le bon peuple… Le 4 janvier 1984, le pays est encore à feu et à sang pour la révolte du pain…

Bourguiba, le vieillard de la Nation

De 1978 à 1987, une décennie folle va plonger le pays dans le chaos économique et politique, enfantant un autre monstre du Bourguibisme, le régime de Ben Ali. Et la suite on la connaît.

Cependant, il faut donner à César ce qui est à César. Bourguiba a certes était le grand patriote et militant qui a arraché l’indépendance du pays et bâti l’Etat moderne. Mais il aurait dû quitter le pouvoir après la bataille de Bizerte pour rester dans cette stature.

Ensuite, il est devenu un despote, un peu éclairé au début mais de moins en moins éclairé. C’est bon à savoir! Alors, qu’on ne vienne pas aujourd’hui, sous prétexte que Ben Ali a mis en place un régime policier et mafieux, nous vendre l’idée d’une nouvelle virginité posthume de Bourguiba. Car, la vraie nature de l’organisation du pouvoir sur laquelle s’est appuyé Ben Ali a été mise en place par Bourguiba. C’est l’Histoire et on y peu rien. La nostalgie n’est plus ce qu’elle a été.

D’ailleurs, toujours Confucius qui souligne que «si le pouvoir rend fou, le pouvoir absolu rend absolument fou…!».

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