L’économie nationale aborde la fin de l’année 2026 dans une situation paradoxale: les indicateurs montrent une activité réelle qui résiste, mais une fragilité extérieure et institutionnelle qui s’intensifie. Les données officielles publiées par l’INS et la BCT, analysées dans Ecoweek, révèlent une dynamique préoccupante : la Tunisie importe plus qu’elle produit et exporte, dépend de filières stratégiques affaiblies, et peine à transformer ses atouts en valeur ajoutée.
À cette vulnérabilité économique s’ajoute une autre, plus silencieuse mais tout aussi déterminante : l’insuffisance de transparence budgétaire et de reddition des comptes, au moment même où la pression fiscale atteint des niveaux historiques.
Les chiffres sont sans ambiguïté. Le déficit commercial atteint 17,85 milliards de dinars à fin août 2026, soit 9,9 % du PIB, en aggravation de 22 % sur un an. Les importations progressent de 11,6 %, tirées par l’énergie, les produits alimentaires et les inputs industriels.
« La Tunisie est confrontée à un étranglement extérieur progressif… » estime Hechmi Alaya dans son bulletin hebdomadaire Ecoweek.
Cette détérioration n’est pas conjoncturelle : elle est structurelle. La Tunisie importe beaucoup plus de ce qu’elle consomme, ce qu’elle produit et ce qu’elle transforme. Les filières capables de générer des devises — phosphate, énergie, huile d’olive, tourisme — ne jouent plus pleinement leur rôle.
Un choc énergétique d’une ampleur exceptionnelle
Les analyses de Larbi Benbouhali, banquier, éclairent la dimension énergétique de cette contrainte. Le pays fait face à une flambée des prix du diesel, carburant central pour le transport, l’agriculture, l’industrie et la production électrique. Le baril de diesel atteint désormais 240 dollars, soit plus du double du prix du pétrole brut, fixé autour de 105 dollars. En Europe, il dépasse les 270 euros, tandis que les États-Unis enregistrent des niveaux similaires. À cela s’ajoute une hausse de 54 % des prix du gaz naturel en Europe, qui se répercute mécaniquement sur les coûts d’importation de la Tunisie.
Cette flambée est particulièrement lourde pour un pays dont 96,7 % de la production électrique repose sur le gaz importé, et dont la part des renouvelables a chuté à 0,7 % de la production semestrielle. Chaque variation du diesel ou du gaz se transforme en déficit supplémentaire, en tension budgétaire et en fragilité sociale. La Tunisie dépend du diesel pour faire tourner l’ensemble de son économie, ce qui rend la facture énergétique non seulement élevée, mais structurellement difficile à maîtriser.
Dans ce contexte, le déficit commercial devrait atteindre 27 milliards de dinars cette année, un niveau historique qui doit être intégralement couvert en devises. Ce chiffre illustre la gravité de la situation énergétique et commerciale : la flambée des prix du diesel et du gaz accentue une vulnérabilité déjà mise en lumière par Ecoweek.
Phosphate : l’amortisseur disparu
La production recule de 5,5 % sur un an, privant le pays d’un levier essentiel au moment où les cours mondiaux sont favorables.
Huile d’olive : exporter plus, mais capter moins
Le prix moyen tunisien est 31 % inférieur au prix mondial, ce qui réduit la capacité du pays à valoriser ses exportations.
Tourisme : beaucoup de visiteurs, peu de valeur
Le tourisme tunisien attire, mais n’évolue pas réellement vers le haut de gamme et le tourisme de niche : séjours courts, faible dépense moyenne, dépendance aux marchés de proximité.
Balance des paiements : un déficit courant qui s’élargit
Le déficit courant atteint 4,24 milliards de dinars, en hausse de 49 %. Les emprunts extérieurs basculent en sortie nette de 1,97 milliard.
Une pression fiscale record, mais une transparence publique insuffisante
Entre 2019 et 2026, les recettes fiscales passent de 28,9 milliards à 47,8 milliards de dinars, soit une hausse de 65 %. Pour Abdelbasset Sammari, cette augmentation crée une obligation politique et institutionnelle : l’État doit rendre des comptes sur chaque dinar prélevé.
Les comptes budgétaires 2023, 2024 et 2025 ne sont toujours pas définitivement arrêtés. L’exécution du budget 2026 n’est pas publiée de manière complète, alors même que le projet de loi de finances 2027 s’apprête à être déposé. Comment demander au Parlement de voter les comptes de demain lorsque ceux d’hier ne sont pas établis et que ceux d’aujourd’hui ne sont pas clairement exposés ?
Cette absence de reddition des comptes fragilise la confiance, l’efficacité de la dépense publique et la légitimité de l’impôt.
Elle se reflète dans les secteurs clés : sécurité intérieure fragilisée, justice lente, commerce marqué par la fraude et la spéculation, entreprises publiques en difficulté chronique, transports en crise, agriculture dépendante des importations, santé publique sous-équipée. À cela s’ajoute un angle mort majeur : l’absence d’un inventaire exhaustif, numérisé et régulièrement réévalué du patrimoine de l’État.
Le cœur du problème : une souveraineté économique affaiblie par une souveraineté institutionnelle défaillante
La convergence entre les analyses d’Alaya, Benbouhali et Sammari est édifiante :
- l’économie tunisienne est étranglée par sa contrainte extérieure ;
- l’État tunisien est fragilisé par sa contrainte institutionnelle.
Dans les deux cas, le pays souffre d’un même déficit : la capacité à produire, à transformer, à valoriser et à rendre des comptes.
La souveraineté économique ne peut pas reposer sur la fermeture, la compression administrative des importations ou l’augmentation des taxes. Elle repose sur une production compétitive, une valorisation des ressources nationales, une gouvernance transparente, une administration responsable et une reddition des comptes régulière, publique et vérifiable.
La question n’est plus “qui gouverne ?”, mais “comment l’État gouverne”
La Tunisie ne pourra réduire sa contrainte extérieure sans réduire sa contrainte institutionnelle. Elle ne pourra restaurer sa souveraineté économique sans restaurer sa souveraineté administrative. Elle ne pourra demander davantage à ses citoyens sans leur rendre davantage de comptes.
La redevabilité n’est pas un luxe démocratique : c’est une condition de stabilité économique.
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Déficit record : Un déficit commercial prévisionnel de 27 milliards de dinars pour 2026, creusé par un déficit de 17,85 milliards à fin août (+22 %).
- Choc énergétique : Un baril de diesel à 240 $ et une hausse de 54 % du gaz importé frappent de plein fouet une production électrique dépendante à 96,7 % du gaz.
- Moteurs en panne : Recul de 5,5 % de la production de phosphate et sous-valorisation de l’huile d’olive (-31 % par rapport au prix mondial).
- Pression fiscale au sommet : Hausse de 65 % des recettes fiscales entre 2019 et 2026 (47,8 milliards de dinars) sans clôture définitive des comptes 2023-2025.
- Double contrainte : Une économie asphyxiée par sa vulnérabilité extérieure et un État affaibli par le manque de transparence institutionnelle.


