Longtemps considéré comme l’un des débouchés les plus sûrs pour les jeunes diplômés, le développement informatique traverse une transformation profonde. Les recrutements n’ont pas disparu et montrent même des signes de reprise aux États-Unis. Mais cette reprise bénéficie surtout aux profils seniors et aux compétences liées à l’intelligence artificielle.

Le paradoxe est frappant. Les entreprises ont toujours besoin d’informaticiens, et l’essor de l’intelligence artificielle crée lui-même de nouveaux besoins technologiques. Pourtant, accéder au marché du travail devient plus difficile pour une partie des jeunes développeurs.

Une étude publiée en juin 2026 par l’IZA, utilisant les données américaines de Lightcast, estime que les offres destinées aux développeurs juniors ont subi une baisse relative de 14 à 15 % par rapport aux postes seniors après la diffusion publique de ChatGPT. L’étude constate surtout que les employeurs demandent davantage d’expérience pour des intitulés de postes comparables.

Un marché qui repart, mais autrement

Il serait cependant trompeur de conclure à l’effondrement du métier de développeur.

Indeed Hiring Lab observe au contraire un rebond récent. Aux États-Unis, les offres d’emploi dans le développement logiciel ont progressé de près de 15 % depuis fin février 2025, alors que l’ensemble des offres reculait de 7 % sur la même période.

Mais le point de départ était particulièrement bas : malgré cette reprise, les offres de développement logiciel demeuraient environ 27,5 % sous leur niveau de février 2020.

Surtout, la reprise est très inégalement répartie. Entre mai 2025 et mai 2026, 71 % de l’augmentation des offres de développement logiciel provenait des postes seniors, tandis que 37 % de cette hausse était liée à des offres mentionnant l’IA dans leur intitulé.

Le marché ne supprime donc pas simplement les informaticiens : il modifie le profil de ceux qu’il cherche.

L’IA réduit-elle le besoin de juniors ?

C’est l’une des hypothèses centrales, mais elle doit être maniée avec prudence.

Une partie des tâches traditionnellement confiées aux débutants — production de code, tests, documentation ou résolution de problèmes relativement standardisés — peut désormais être assistée par des outils d’IA générative.

Cela peut modifier l’équation économique du recrutement : une équipe expérimentée équipée d’outils d’IA peut accomplir certaines tâches qui exigeaient auparavant davantage de collaborateurs.

Mais les données disponibles ne permettent pas d’attribuer toute la contraction passée du recrutement à l’IA. Indeed souligne explicitement que la corrélation entre l’arrivée des outils d’IA agentique et le rebond récent du développement logiciel ne démontre pas une causalité.

Le ralentissement général des embauches technologiques depuis les niveaux exceptionnellement élevés de la période pandémique constitue également un élément du contexte.

Le risque : casser la chaîne de formation

Le véritable problème pourrait donc apparaître quelques années plus tard.

Si les entreprises recrutent principalement des professionnels expérimentés, une question devient incontournable : où les futurs seniors acquerront-ils cette expérience ?

Les tâches confiées aux débutants n’étaient pas seulement du travail à faible valeur ajoutée. Elles constituaient aussi un mécanisme d’apprentissage : écrire du code, corriger des erreurs, comprendre une architecture et travailler avec des équipes plus expérimentées.

Réduire durablement cette première marche pourrait donc créer un problème de renouvellement des compétences.

Et en Tunisie ?

La prudence s’impose. Les données de l’INS consultées ne permettent pas d’isoler une baisse récente du recrutement des informaticiens.

Elles montrent néanmoins un environnement difficile pour les diplômés : au deuxième trimestre 2026, le taux de chômage des diplômés de l’enseignement supérieur atteignait 26,6 %, contre 24,2 % au premier trimestre. Le taux de chômage général s’établissait à 14,9 %. Ces chiffres concernent l’ensemble des diplômés et ne doivent donc pas être présentés comme des statistiques propres au secteur informatique.

Pour la Tunisie, l’enjeu mérite ainsi une investigation spécifique : évolution des offres informatiques, recrutement des jeunes diplômés, compétences demandées, externalisation et impact réel de l’IA sur les entreprises technologiques.

Le signal international est néanmoins clair : savoir coder ne suffit plus nécessairement à garantir l’accès rapide à l’emploi. La valeur se déplace vers l’expérience, la capacité à utiliser l’IA, à contrôler ses résultats et à résoudre des problèmes plus complexes.

Chiffres clés

  • -14 à -15 % : baisse relative estimée des offres juniors par rapport aux offres seniors de développeurs après l’arrivée de ChatGPT dans l’étude IZA/Lightcast.
  • +15 % environ : progression des offres américaines de développement logiciel depuis fin février 2025 observée par Indeed Hiring Lab.
  • 71 % : part du rebond de mai 2025 à mai 2026 provenant des postes seniors.
  • -27,5 % : écart restant entre les offres de développement logiciel et leur niveau prépandémique aux États-Unis.
  • 26,6 % : taux de chômage des diplômés de l’enseignement supérieur en Tunisie au deuxième trimestre 2026.