Les relations économiques entre la Tunisie et la Libye constituent l’un des axes les plus dynamiques du commerce extérieur tunisien. Malgré les fluctuations géopolitiques et les transitions économiques dans les deux pays, les échanges bilatéraux ont démontré une résilience remarquable, portée par la proximité géographique, la complémentarité des tissus productifs et la densité des réseaux d’affaires.
En 2025, les échanges commerciaux ont atteint 2,89 milliards de dinars, confirmant la Libye comme 10ᵉ partenaire commercial de la Tunisie et 2ᵉ partenaire arabe après l’Algérie. Cette relation s’inscrit dans une trajectoire ascendante : sur la période 2016–2025, les échanges ont progressé de 13,8 % par an, un rythme nettement supérieur à celui enregistré avec les autres partenaires de la Tunisie (+8,1 %).
La balance commerciale demeure structurellement excédentaire pour la Tunisie, portée par une forte demande libyenne en produits manufacturés tunisiens. Au cours des sept premiers mois de 2026, les exportations ont atteint 1,420 milliard de dinars, tandis que les importations se sont élevées à 481,8 millions de dinars, confirmant la solidité de cette dynamique.
Une relation portée par l’industrie tunisienne
Les exportations tunisiennes vers la Libye sont dominées par les articles manufacturés, qui représentent 84,9 % des recettes d’exportation. Cette structure témoigne de la capacité de l’industrie tunisienne à répondre aux besoins d’un marché libyen en reconstruction, où la demande en matériaux, équipements, produits alimentaires transformés et biens de consommation est en forte croissance.
Les catégories technologiques montrent une diversité intéressante : – 40,7 % des exportations manufacturières proviennent des industries basées sur les ressources naturelles ; – 29 % relèvent de la technologie moyenne ; – 18,5 % de la faible technologie ; – 11,8 % des produits semi‑finis et à haute technologie.
Les produits les plus exportés reflètent cette diversité : le ciment Portland (9,3 % des exportations vers la Libye), les huiles raffinées, les turboréacteurs, les produits d’hygiène, les préparations alimentaires pour animaux, les médicaments antipaludiques, ou encore les pâtes alimentaires. Ces données montrent que la Tunisie occupe des niches stratégiques où elle détient parfois des parts de marché quasi exclusives : par exemple, 100 % des exportations d’huile de maïs sont destinées à la Libye.
La géographie des exportateurs révèle également une structuration intéressante : Tunis concentre 25 % des exportations vers la Libye, suivie de Sfax (21,6 %) et Médenine (14,4 %), confirmant le rôle des régions littorales et frontalières dans l’intégration économique bilatérale.
Des importations tunisiennes dominées par l’énergie
Les importations tunisiennes depuis la Libye sont fortement concentrées : 76,7 % concernent les huiles brutes de pétrole, suivies par le soufre (9,7 %) et les demi‑produits en acier. Cette structure confirme la complémentarité entre une Tunisie industrielle et une Libye riche en ressources énergétiques et minérales.
Un potentiel inexploité considérable
Malgré la progression des échanges, la Tunisie n’exploite que 55,1 % de son potentiel théorique sur le marché libyen. Cela représente 282,1 millions de dollars de potentiel inexploité, dont 56,3 % de potentiel statique, c’est‑à‑dire des opportunités déjà existantes mais non captées.
Les segments les plus prometteurs sont :
- les vêtements et textiles (32,7 % du potentiel inexploité) ;
- la machinerie et les équipements électroniques (31,8 %).
Ces deux secteurs sont précisément ceux où la Tunisie dispose d’un savoir‑faire reconnu, d’une capacité de production compétitive et d’un tissu d’entreprises exportatrices bien structuré.
Comment renforcer et moderniser les échanges tuniso‑libyens ?
L’analyse des données montre que la relation commerciale est solide mais encore loin de son plein potentiel. Plusieurs leviers peuvent être activés pour l’amplifier :
Structurer des corridors logistiques modernes et sécurisés
La fluidité des flux reste entravée par des congestions aux frontières, des procédures douanières lourdes et un manque d’infrastructures dédiées. La création de zones logistiques intégrées à Ras Jedir et Dhhiba, associées à des plateformes de pré‑dédouanement, renforcerait considérablement la compétitivité des exportateurs tunisiens.
Chiffres clés
- 2,892 milliards TND : échanges tuniso-libyens en 2025.
- +11 % : croissance des échanges en 2025.
- 2,469 milliards TND : exportations tunisiennes vers la Libye en 2025.
- 37,2 % : part des industries mécaniques et électriques dans les exportations 2025 selon le CEPEX.
- +0,1 % : évolution des exportations vers la Libye à fin juillet 2026.
- -1,1 % : évolution à fin août 2026.
Harmoniser les normes et certifications
Les entreprises tunisiennes font face à des exigences réglementaires libyennes parfois fluctuantes. Un cadre bilatéral de reconnaissance mutuelle des normes, notamment dans l’agroalimentaire, les matériaux de construction et les produits pharmaceutiques, permettrait d’accélérer les flux.
Développer des mécanismes financiers adaptés
La Libye est un marché où les transactions nécessitent des instruments de paiement sécurisés et des solutions de financement adaptées. La mise en place de lignes de crédit bilatérales, de garanties de paiement, et de produits financiers halal répondant aux spécificités du marché libyen renforcerait la confiance des opérateurs.
Encourager l’investissement croisé
Les entreprises tunisiennes pourraient s’implanter davantage en Libye dans les secteurs à fort potentiel : textile, matériaux de construction, agro‑industrie, services de santé, maintenance industrielle. Inversement, les investisseurs libyens pourraient être encouragés à participer à des projets tunisiens dans l’énergie, les mines ou les infrastructures.
Promouvoir une diplomatie économique proactive
La relation tuniso‑libyenne gagnerait à être portée par une stratégie institutionnelle claire : missions économiques conjointes, forums sectoriels, mécanismes de résolution rapide des litiges commerciaux, et un observatoire bilatéral du commerce pour suivre les opportunités en temps réel.
Vers une intégration économique plus profonde
Les échanges tuniso‑libyens ne sont pas seulement un flux commercial : ils sont un vecteur de stabilité, de prospérité et de complémentarité entre deux pays liés par l’histoire, la géographie et les aspirations de leurs peuples.
La Tunisie dispose d’un tissu industriel capable de répondre aux besoins d’un marché libyen en transformation. La Libye, de son côté, offre un débouché naturel, vaste et en croissance, où la demande pour les produits tunisiens est structurelle.
En activant les leviers logistiques, financiers, réglementaires et institutionnels, les deux pays peuvent non seulement augmenter le volume des échanges, mais surtout créer une véritable chaîne de valeur régionale, capable de soutenir la reconstruction libyenne, de dynamiser l’industrie tunisienne et de renforcer l’intégration économique maghrébine.
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Volume record : 2,89 milliards de dinars d’échanges en 2025, faisant de la Libye le 2ᵉ partenaire arabe de la Tunisie.
- Croissance soutenue : Progression annuelle des flux de +13,8 % entre 2016 et 2025.
- Excédent solide : 1,420 milliard de dinars d’exportations tunisiennes sur les 7 premiers mois de 2026 contre 481,8 millions d’importations.
- Cœur manufacturier : 84,9 % des exportations tunisiennes sont composées d’articles manufacturés (ciment, agroalimentaire, santé).
- Marge de progression : 282,1 millions de dollars de potentiel théorique non exploité, prioritairement dans le textile et l’électronique.



