Une étude sur l’histoire de l’hébergement web en Tunisie, publiée par NovaHoster, retrace trois décennies d’un marché qui a mis plus d’une décennie à devenir un métier. Les archives commerciales de TUNET et d’Hexabyte donnent la mesure du chemin parcouru — et rappellent une contrainte oubliée qui a longtemps figé le marché.
En mars 2004, TUNET proposait aux entreprises tunisiennes un hébergement mutualisé de 20 mégaoctets pour 200 dinars hors taxes par an, et de 50 mégaoctets pour 250 dinars. En février 2009, Hexabyte affichait des formules allant de 10 à 100 mégaoctets, facturées entre 5,6 et 20,3 dinars par mois. Ces deux relevés proviennent de l’étude sur l’histoire de l’hébergement web en Tunisie publiée par l’hébergeur NovaHoster.

Ces volumes paraissent aujourd’hui dérisoires : une seule photographie prise avec un téléphone moderne peut dépasser la capacité entière d’un hébergement de 2004. Ils racontent une époque où le web tunisien n’était pas encore un marché.
L’État d’abord, les fournisseurs d’accès ensuite
L’Agence tunisienne d’internet, créée en 1996, gérait l’infrastructure nationale, les serveurs de noms de domaine et le registre du .tn, et hébergeait les sites publics. Pour les entreprises privées, l’hébergement se vendait au guichet des fournisseurs d’accès, en supplément d’un abonnement internet.
GlobalNet obtient la première licence privée en 1997, Planet Tunisie suit en 1998, Hexabyte en 2001, Topnet au milieu des années 2000, aux côtés d’acteurs comme TUNET. Tous ajoutent l’hébergement à leur catalogue ; rares sont ceux qui en font une activité à part entière, avec une équipe et une feuille de route propres.
« Nous livrions des sites à nos clients, et nous dépendions entièrement d’un tiers pour ce qui se passait ensuite », se souvient Amine Dammak, dirigeant de l’agence Novatis et fondateur de NovaHoster. « Le délai pour créer une adresse e-mail ou restaurer une sauvegarde ne nous appartenait pas, alors que le client, lui, se tournait vers nous. »
Ce que les archives montrent vraiment
Les captures d’époque nuancent l’image d’un service totalement rudimentaire. La grille Hexabyte de février 2009 mentionne, sur les formules supérieures, une sauvegarde quotidienne, un espace sécurisé SSL, une garantie de disponibilité de 99,9 % et une assistance technique par téléphone et par e-mail.

Le tableau est donc plus nuancé qu’on ne le raconte souvent. Les offres d’entrée de gamme restaient très limitées, et plusieurs services aujourd’hui considérés comme standards — sauvegarde, espace sécurisé, garantie de disponibilité — n’étaient accessibles que sur les formules les plus élevées, lorsqu’ils étaient proposés. L’administration restait par ailleurs beaucoup moins autonome qu’aujourd’hui et nécessitait fréquemment l’intervention du fournisseur.
La contrainte oubliée : la carte bancaire internationale
Une question revient souvent : pourquoi les entreprises tunisiennes n’allaient-elles pas chez les hébergeurs européens, qui proposaient déjà à la même époque des capacités bien supérieures pour quelques dizaines d’euros par an ?
Parce qu’elles ne pouvaient pas payer. Souscrire à l’étranger supposait une carte bancaire internationale, instrument rare et contingenté pour une entreprise tunisienne des années 2000. L’offre mondiale existait, elle était visible, et elle restait inaccessible en pratique.
C’est ce double verrou — des capacités locales très limitées et une offre mondiale impossible à régler — qui explique, selon l’étude, que le marché soit resté longtemps figé.
2009 : une agence devient hébergeur
Cette année-là, l’agence web Novatis monte sa propre infrastructure et commercialise ses premiers packs d’hébergement depuis son site. En 2010, le service prend son nom et son site dédié : NovaHoster, avec une gamme allant du mutualisé au serveur dédié, en passant par le serveur virtuel. Le nom de domaine est enregistré le 6 août 2010.
L’étude présente NovaHoster comme le premier hébergeur tunisien spécialisé indépendant des fournisseurs d’accès, sur la base des archives et des dates d’enregistrement de domaines qu’elle recense. Un seul autre acteur privé tentait alors l’expérience sur ce segment ; il cessera son activité moins de deux ans plus tard. La vague suivante d’hébergeurs spécialisés tunisiens apparaîtra au milieu des années 2010.
La rupture, souligne l’étude, est moins technique que contractuelle. Le client obtient un panneau de contrôle et administre lui-même ses adresses e-mail, ses bases de données et ses sous-domaines. Les prix s’alignent sur le marché mondial, facturés en dinars. Et l’interlocuteur a l’hébergement pour métier principal.
Quatre générations, une seule constante
L’étude découpe trente ans en quatre générations : l’infrastructure publique de 1996 à 2000, le service annexe des fournisseurs d’accès jusqu’en 2008, les hébergeurs indépendants à partir de 2009, puis le cloud et l’automatisation à partir de 2016. La cinquième est en cours.
Depuis 2024, les architectures JavaScript modernes — Node.js, React, Next.js — déployées depuis un dépôt Git et portées par les outils de création assistée par intelligence artificielle, transforment à nouveau le métier. Les relevés de l’hébergeur montrent qu’environ 20 % de son parc repose déjà sur ces architectures, contre une part marginale un an plus tôt.
Une constante traverse toutes ces périodes : l’autonomie du client. « Ce qui a fait basculer le marché en 2009, ce n’était pas la puissance des serveurs, mais le fait de pouvoir créer soi-même une adresse e-mail », analyse le dirigeant. « Ce qui fait basculer aujourd’hui, ce n’est pas l’esthétique des sites générés par IA, mais le déploiement automatique depuis Git. À quinze ans d’intervalle, c’est la même revendication. »
Un marché qui a encore beaucoup à rattraper
Le même hébergeur a publié en septembre 2026 une étude sur la performance des sites web tunisiens, réalisée sur 205 sites dont 120 intégralement analysés. Les résultats sont sévères : 85 % des sites mesurés sortent de la zone de performance recommandée par Google sur mobile, l’affichage médian atteint 6,7 secondes contre 1,2 seconde sur ordinateur, et la moitié d’un sous-échantillon de 94 sites est inaccessible lorsque l’adresse est saisie sans le « www ».
« Le temps de réponse médian des serveurs s’établit à 89 millisecondes », commente Amine Dammak. « Les lenteurs observées proviennent donc principalement des pages, des scripts et du nombre de requêtes, plutôt que de l’infrastructure. »
La question de la localisation revient
Un sujet longtemps théorique revient au premier plan : où résident les données, quel droit s’y applique, et dans quelle langue obtient-on de l’aide en cas d’incident.
L’étude prend soin de distinguer les niveaux : le caractère tunisien d’un hébergeur ne signifie pas nécessairement que ses serveurs se trouvent en Tunisie. Il peut en revanche garantir une facturation en dinars, un support local et une information transparente sur la localisation et le droit applicable aux données. NovaHoster indique exploiter ses infrastructures dans des datacenters partenaires situés principalement en France et en Allemagne, avec un support en français et en tunisien assuré depuis la Tunisie.
« Le marché a changé trois fois de visage depuis nos débuts », conclut le dirigeant. « Ce qu’un client attend n’a pas changé : que son site reste en ligne, que ses e-mails arrivent, et qu’une équipe compétente lui réponde lorsqu’un incident survient. »
REPÈRES CHRONOLOGIQUES
- 1996 : création de l’Agence tunisienne d’internet, gestionnaire du .tn et de l’infrastructure nationale
- 1997 à 2006 : GlobalNet, Planet Tunisie, Hexabyte, TUNET puis Topnet vendent l’hébergement en complément de l’accès
- 2004 : TUNET facture 20 Mo à 200 DT HT par an et 50 Mo à 250 DT HT
- 2009 : Hexabyte propose de 10 à 100 Mo, entre 5,6 et 20,3 DT par mois
- 2009 : Novatis commercialise ses premiers packs d’hébergement
- 2010 : naissance de la marque NovaHoster, domaine enregistré le 6 août, gamme du mutualisé au dédié
- 2026 : environ 20 % du parc sur architectures Node.js, React ou Next.js



