ElectricitéIl y a des pays où, lorsqu’il fait plus de 40 degrés, on recommande de boire beaucoup d’eau, de rester au frais et d’éviter les efforts inutiles.

Chez nous, on a choisi une approche plus audacieuse : supprimer l’eau et l’électricité.

C’est plus immersif.

À 43 degrés à l’ombre, l’ombre elle-même commence d’ailleurs à demander sa mutation. Le ventilateur est devenu un objet décoratif, le climatiseur un souvenir bourgeois et le réfrigérateur une grande armoire blanche où l’on conserve désormais… de l’air tiède.

Quant à l’eau, elle a pris ce petit côté « édition limitée » qui fait tout le charme des produits rares.

La citerne, ou l’illusion de la souveraineté

Les plus prévoyants avaient pourtant anticipé.

Ils avaient investi.

Une citerne.

Deux citernes.

Un réservoir sur le toit qui donne à la maison cette élégance particulière des architectures ayant compris que le XXIe siècle ressemblerait finalement beaucoup au Moyen Âge, mais avec la fibre optique.

Vous vous étiez dit :

« Moi, au moins, je serai autonome. »

C’était mignon.

Parce que la citerne est pleine, certes.

Mais la pompe fonctionne à l’électricité.

Et l’électricité, elle, vient de partir.

Résultat : vous possédez 2 000 litres d’eau à trois mètres de vous, mais techniquement aussi accessibles que les réserves du lac Baïkal.

Vous contemplez votre citerne comme on contemple un compte bancaire bloqué : l’argent est là, mais bonne chance pour y toucher.

Le sondage : creuser pour atteindre l’indépendance

D’autres sont allés plus loin.

Ils ont fait un sondage.

Un forage.

De l’eau à 50, 80, 100 mètres sous terre.

Un investissement sérieux. Une déclaration d’indépendance hydrique.

À ce stade, vous ne dépendez plus du réseau. Vous avez votre propre eau. Vous êtes quasiment un État.

Il ne vous manque plus qu’un siège à l’ONU.

Puis l’électricité coupe.

Et soudain votre magnifique forage ressemble à un monument archéologique.

L’eau est bien là, quelque part sous vos pieds.

La pompe aussi.

Mais sans courant, votre autonomie vient de descendre à 80 mètres de profondeur.

C’est la grande beauté du système : même lorsque vous trouvez une solution au premier problème, le deuxième problème vient neutraliser la solution.

Une forme de coordination remarquable.

Le climatiseur, cette œuvre d’art contemporaine

À 45 degrés, vous regardez votre climatiseur fixé au mur.

Il vous regarde aussi.

Une relation silencieuse s’installe.

Vous vous souvenez de l’époque lointaine — hier matin — où vous appuyiez sur une télécommande et où de l’air froid sortait réellement de cette machine.

Aujourd’hui, le climatiseur appartient à l’art conceptuel.

Il symbolise le froid.

Il évoque le confort.

Il invite à réfléchir sur la fragilité de la civilisation.

Le ventilateur, lui, peut encore servir si vous le faites tourner à la main.

C’est excellent pour les bras.

Finalement, la coupure d’électricité participe aussi à la politique nationale de promotion du sport.

Le frigo entre dans sa phase terminale

Au début de la coupure, tout le monde adopte la même stratégie.

Ne pas ouvrir le frigo.

« Surtout, n’ouvrez pas le frigo ! »

Le réfrigérateur devient alors une sorte de tombeau égyptien dont personne ne doit briser le sceau.

Deux heures plus tard, quelqu’un l’ouvre « juste une seconde ».

Trois heures plus tard, les yaourts ont changé de statut juridique.

À six heures, le poulet commence à développer une personnalité.

Le congélateur, lui, organise lentement la restitution de tous les produits que vous aviez stockés depuis six mois.

Glaces, viande, légumes : tout doit être consommé immédiatement.

Vous n’avez plus d’électricité, pas d’eau, 44 degrés dans la cuisine, mais vous devez préparer quatre kilos d’escalopes.

C’est une épreuve de Koh-Lanta, sans la plage et sans les 100 000 euros.

Boire beaucoup d’eau, disent-ils

À chaque vague de chaleur, les recommandations officielles ou médicales reviennent avec une remarquable constance :

Hydratez-vous.

Buvez régulièrement.

Prenez des douches fraîches.

Évitez les fortes chaleurs.

Excellent programme.

Il ne manque qu’une petite précision technique :

avec quelle eau ?

Prendre une douche fraîche sans eau reste une activité très accessible, mais légèrement décevante.

On entre dans la salle de bains.

On ouvre le robinet.

On écoute le bruit magnifique du néant.

Puis on ressort.

Très rafraîchissant psychologiquement.

L’autonomie, mais avec options

Alors les citoyens s’équipent.

Citerne.

Pompe.

Sondage.

Surpresseur.

Groupe électrogène.

Panneaux solaires.

Batteries.

Onduleur.

À ce rythme-là, pour simplement boire un verre d’eau en août, il faudra bientôt disposer d’un diplôme d’ingénieur en énergie, d’une centrale photovoltaïque et d’un petit fonds d’investissement.

La maison individuelle devient une infrastructure critique.

On ne demande plus :

« Tu as combien de chambres ? »

On demande :

« Tu as combien de kilowatts de stockage ? »

Et le vrai signe extérieur de richesse n’est bientôt plus la voiture.

C’est quelqu’un qui tire la chasse d’eau pendant une coupure électrique.

Là, on sait qu’on est face à une grande fortune.

Le luxe ultime : un robinet qui fonctionne

Nous avions autrefois des ambitions extravagantes.

Une maison confortable.

Une voiture neuve.

Des voyages.

Une retraite paisible.

Les objectifs ont été revus à la baisse.

Aujourd’hui, le rêve est plus simple :

ouvrir un robinet et voir quelque chose sortir.

Même un petit filet.

On ne demande plus la pression.

Ne soyons pas exigeants.

Quelques gouttes suffisent.

À partir de trois litres par minute, on appelle la famille.

À cinq litres, on débouche le champagne.

Enfin, pas trop : il faudrait pouvoir laver les verres.

Bienvenue dans la résilience

On parle beaucoup de résilience.

C’est un très joli mot.

La résilience, c’est apparemment cette capacité qui consiste à transformer progressivement chaque citoyen en producteur privé d’électricité, gestionnaire d’eau, technicien de pompe, spécialiste des batteries et météorologue amateur.

Pendant ce temps, à 44 degrés, vous êtes assis dans le noir, près d’une citerne pleine d’eau que vous ne pouvez pas utiliser.

Vous transpirez.

Vous regardez le robinet.

Vous regardez l’interrupteur.

Rien ne fonctionne.

Mais rassurez-vous.

Vous êtes désormais résilient.

Et dans un monde où l’eau et l’électricité deviennent intermittentes, c’est presque aussi utile qu’un climatiseur.

Éteint.