De nos jours, on constate  que les pays ont tendance à s’enrichir et à se développer de trois manières, soit en investissant dans les technologies et l’innovation industrielle (cas des pays occidentaux), soit en valorisant la rente des ressources naturelles (cas des pays pétroliers), soit en tirant profit du positionnement géologistique (cas de pays comme le Panama,  Singapour…).

Sur ces trois créneaux,  c’est celui de la géologistique, nouveau concept émergent qui combine géographie et logistique,  qui convient le mieux à un pays comme la Tunisie, un pays dépourvu de ressources naturelles abondantes et handicapé par un sous-développement technologique et industriel criant.

Positionnement géographique idéal de la Tunisie

Située au croisement des routes maritimes de la Méditerranée, la Tunisie se trouve au cœur du détroit de Sicile, un des corridors maritimes les plus fréquentés de la méditerranée tant il assure dans d’excellentes conditions de sécurité la traversée d’importants flux énergétiques et commerciaux provenant d’Asie et d’Europe.

Avec ce positionnement géographique idéal,  la Tunisie est, pratiquement au centre du monde. Elle est logiquement, sensée tirer le meilleur des profits de cette situation. Car la géographie seule, même si elle est favorable, ne crée pas automatiquement la richesse. La touche de l’homme pour la valoriser est nécessaire. D’où l’enjeu de l’accompagner par des réalisations logistiques conformes aux normes internationales (ports en eaux profondes, zones économiques connectées aux ports, création de centres de stockage et d’entreposage de dimension internationale, intégration logistique avec les réseaux de transport multimodal, énergétiques (pipe line et numérique…).

Malheureusement, la Tunisie, qui a constamment  nourri l’espoir, depuis l’accès du pays à l’indépendance en 1956, de faire de sa façade maritime (1300 kms), de ses 5 ports commerciaux et de ses eaux territoriales de 80 mille km2,  « un corridor économique performant conforme aux normes du système HSSE” (Hygiène, Sécurité, Sureté et Environnement) et une “plateforme attractive d’investissement”, a échoué lamentablement dans son projet. Elle n’est pas parvenue à développer une logistique portuaire compétitive. Plus grave encore, elle a aggravé sa   situation.

Déficience logistique, une des plus grandes fragilités de l’économie tunisienne

Est il besoin de rappeler que la logistique portuaire en Tunisie, par l’effet de sa déficience structurelle, est constamment citée parmi les fragilités majeures de l’économie tunisienne.

En témoigne le classement du port de Radès, principal hub tunisien pour le frêt conteneurisé, par l’Indice de Performance des Ports à Conteneurs (CPPI). Sur un total de 405 ports étudiés, le CPPI a classé  le Port de Radès à  la 251ᵉ au niveau mondial en termes de performance portuaire et 13ème au niveau africain.

Pis, par l’effet, des surestaries (frais de retard de débarquement des marchandises dans les temps convenus), ce port génère, annuellement, un manque à gagner pour les caisses de l’Etat d’un milliard de dinars.

Il faut reconnaître que les gouvernements qui se sont succédé à la tête du pays, confrontés à la vétusté de la logistique portuaire du pays, un leg de l’époque coloniale,  ont essayé de remédier à la situation sans obtenir des résultats tangibles. Ils ont voulu voir grand. Ils ont misé, depuis 2007,  sur la construction d’un port en eau profonde dans la localité d’Enfidha (140 kms de Tunis).

Finalité recherchée : rivaliser avec d’autres plateformes portuaires méditerranéennes modernes, capable de traiter des navires de plus grande taille et un volume de marchandises accru.

Malheureusement, faute de moyens financiers publics conséquents, faute de disponibilité de partenaire stratégique intéressé et faute de stabilité socio-économique favorable, le projet est resté en stand bye,  avec comme corollaire la persistance des défis à relever.

En matière de logistique portuaire,  la Tunisie ne doit pas jeter l’éponge

En dépit des échecs et des blocages structurels, nous pensons que la Tunisie  ne doit pas baisser les bras. Elle est appelée à croire encore au bien fondé de la géologistique et à optimiser son énorme potentiel en la matière.

Le principal mot d’ordre serait comme l’a souligné, Ferid Belhaj, ancien vice gouverneur de la Banque mondiale lors d’un récent forum économique à Tunis, de changer la vision suivie jusqu’ici dans le domaine logistique. Pour lui «  le pays ne peut plus penser ses ports uniquement comme des infrastructures administratives destinées à absorber les besoins nationaux. Ils doivent être conçus comme des plateformes géoéconomiques régionales intégrées aux grandes chaînes de valeur méditerranéennes et africaines ». Espérons seulement que ce message sera entendu.

Abou SARRA

EN BREF

  • Le choix de la géologistique : En l’absence de ressources pétrolières ou de puissance industrielle, la Tunisie doit miser sur sa position géographique pour générer de la valeur.
  • Un carrefour stratégique sous-exploité : Malgré 1 300 km de côtes et le détroit de Sicile, le pays n’a pas su transformer son potentiel maritime en hub performant.
  • Le goulet d’étranglement de Radès : Le port principal du pays pointe à la 251e place mondiale du CPPI, entraînant des pertes annuelles d’un milliard de dinars en surestaries.
  • L’enlisement d’Enfidha : Porté depuis 2007, le projet de port en eau profonde est au point mort faute de financements et de stabilité politique.
  • Le changement de paradigme : Les experts appellent à transformer les ports administratifs en plateformes géoéconomiques intégrées aux flux africains et méditerranéens.