Les contrats annoncés avec Saipem et CHEC, conjugués à l’avancement de la ligne minière Est et du port d’Annaba, donnent une dimension plus opérationnelle au projet phosphatier algérien. Alger tente désormais de bâtir une filière intégrée capable de rapprocher son modèle de celui du Maroc, tandis que la Tunisie cherche à restaurer une industrie historique affaiblie depuis 2011.

L’Algérie ne veut plus seulement extraire davantage de phosphate. Elle cherche à construire autour de ses gisements de l’Est une chaîne industrielle complète allant de la mine jusqu’au navire.

Le 12 août, Sonatrach et Algerian Fertilizer Company ont annoncé deux accords structurants : Saipem doit intervenir sur les installations de transformation et de production d’engrais liées à Bled El Hadba et Oued El Keberit, tandis que China Harbour Engineering Company, CHEC, est associée aux infrastructures portuaires d’Annaba.

Une nuance reste importante. Sonatrach présente l’accord avec Saipem comme un contrat EPC, mais le groupe italien évoque une Limited Notice to Proceed d’environ 500 millions d’euros, permettant d’engager l’ingénierie détaillée, les achats critiques et la mobilisation avant la finalisation complète du marché EPC. Le projet est donc entré dans une phase plus concrète sans avoir encore éliminé les risques d’exécution.

Mine, chimie, rail et port

L’ambition est considérable. Le projet a été dimensionné pour une capacité pouvant atteindre 10 millions de tonnes de phosphate par an et jusqu’à 6 millions de tonnes d’engrais à terme.

Mais son intérêt économique repose moins sur ces capacités nominales que sur l’intégration des différents maillons. La ligne minière Est, longue de 422 kilomètres, doit relier la région de Tébessa à Annaba. Dans le même temps, l’extension des infrastructures phosphatières du port doit permettre d’absorber les volumes destinés à l’exportation.

L’Algérie cherche ainsi à éviter le piège fréquent des grands projets miniers : disposer d’un gisement sans infrastructure suffisamment performante pour transporter, transformer et commercialiser sa production.

Le Maroc garde plusieurs longueurs d’avance

La comparaison régionale montre néanmoins l’ampleur du chemin restant.

Le Maroc dispose déjà, autour d’OCP, d’un système intégré associant mines, transformation chimique, engrais et infrastructures logistiques et portuaires. Il bénéficie en outre d’une position exceptionnelle en matière de réserves phosphatières et d’une présence commerciale mondiale construite sur plusieurs décennies.

L’avantage algérien pourrait venir de la combinaison entre phosphate et gaz naturel, un intrant déterminant dans la fabrication de l’ammoniac et de nombreux fertilisants. Mais transformer cet atout en avantage compétitif suppose de maîtriser les coûts, les calendriers industriels et la logistique.

La Tunisie face au risque de décrochage

La Tunisie présente le problème inverse. Sa filière est déjà intégrée, de Gafsa aux unités chimiques et aux ports, mais elle tourne très en dessous de ses niveaux historiques. La production est passée de plus de 8 millions de tonnes en 2010 à moins de 3 millions en 2023.

Le nouvel équilibre maghrébin se dessine donc autour de trois trajectoires : le Maroc consolide un leadership mondial, l’Algérie construit une nouvelle capacité intégrée et la Tunisie tente de remettre en marche un appareil industriel existant.

Pour Alger, le véritable test commencera lorsque les contrats devront se transformer en tonnes effectivement extraites, transformées, transportées et exportées. C’est à ce moment-là que son ambition phosphatière pourra réellement modifier la carte industrielle du Maghreb.

Ceci est

Les chiffres clés

  • 12 août 2026 : annonce par Sonatrach des accords avec Saipem et CHEC.
  • ≈ 500 millions d’euros : valeur de la LNTP annoncée par Saipem pour la phase 1.
  • 422 km : longueur de la ligne minière Est Annaba–Tébessa/Bled El Hadba.
  • 10 Mt/an : capacité d’extraction de phosphate annoncée pour le projet algérien à terme.
  • 6 Mt/an : capacité annoncée de production d’engrais.
  • 15 % : part estimée du Maroc dans la production mondiale de roche phosphatée en 2024.
  • 8,131 Mt → 2,911 Mt : évolution de la production tunisienne de phosphate entre 2010 et 2023.