
Le rebond de l’inflation à 5,4 % en août 2026 n’est pas un accident statistique. Il révèle une transformation profonde de la situation monétaire. Les données Ecoweek montrent que les créances de la BCT sur l’État ont bondi de +53,6 % en un an, atteignant 22,62 milliards de dinars, soit 39,7 % du bilan. Les facilités directes au Trésor culminent à 18,65 milliards, un niveau inédit.
Dans le même temps, la monnaie fiduciaire progresse de 16,1 %, tandis que les avoirs en devises stagnent et reculent en part du bilan. La liquidité augmente, mais elle ne finance plus l’économie : elle finance l’État.
L’éviction financière : l’économie privée sous-financée
Entre juillet 2025 et juillet 2026, la masse monétaire M3 augmente de 14,5 milliards de dinars, mais les crédits à l’économie n’augmentent que de 5,4 milliards. Les crédits privés ne représentent plus que 82,2 % de M3, contre 92,9 % deux ans plus tôt.
Ce glissement traduit une éviction financière massive : les banques privilégient les créances publiques, perçues comme plus sûres, au détriment de l’investissement productif. Moins de crédit pour les entreprises signifie moins de production, moins de substitution aux importations et davantage de dépendance externe. L’inflation n’est plus seulement un phénomène de demande : elle est entretenue par l’affaiblissement durable de l’offre.
La dépendance énergétique : le second moteur de la fragilité tunisienne
À cette vulnérabilité monétaire s’ajoute une vulnérabilité énergétique devenue critique. Les chiffres cités par Abdelbasset Sammari sont sans appel :
- 17,85 milliards de dinars de déficit commercial à fin août,
- dont 8,93 milliards pour l’énergie,
- les importations énergétiques progressent de 28,5 %,
- près d’un milliard de dinars de déficit énergétique supplémentaire en un mois.
La Tunisie emprunte des devises pour importer du pétrole, du gaz et parfois de l’électricité. Elle les consomme, puis recommence l’année suivante. Ce n’est pas une stratégie énergétique. C’est le financement permanent de la dépendance, qui fragilise le dinar, érode les réserves et évince le financement productif.
Pendant ce temps, la part des renouvelables dans la production électrique plafonne à 4,6 %, contre 24,5 % au Maroc et près de 49 % en Europe.
Le cercle vicieux qui étouffe la croissance
La combinaison des deux vulnérabilités crée un mécanisme auto‑entretenu :
- la dépendance énergétique creuse le déficit commercial,
- le déficit commercial fragilise les réserves,
- la fragilisation des réserves nourrit l’inflation importée,
- l’inflation pousse à davantage de subventions,
- les subventions creusent le déficit budgétaire,
- le déficit budgétaire est financé par la BCT,
- la création monétaire entretient l’inflation.
La Tunisie finance son déficit avec de la monnaie et son énergie avec de la dette. Ce modèle n’est plus soutenable.
La sortie de crise passe par la souveraineté énergétique et monétaire
Stabiliser durablement les prix, le dinar et la croissance exige une stratégie articulée autour de trois priorités :
- restaurer une séparation crédible entre budget et émission monétaire,
- réorienter l’épargne et le crédit vers l’investissement productif,
- faire de la transition énergétique un impératif national, en développant massivement les renouvelables et en réduisant la facture énergétique.
La Tunisie ne peut plus financer sa dépendance. Elle doit financer sa souveraineté.
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Monétisation record : Les créances de la BCT sur l’État grimpent de +53,6 % en un an pour atteindre 22,62 milliards de dinars (39,7 % du bilan).
- Éviction du privé : Les crédits au secteur privé ne représentent plus que 82,2 % de M3 contre 92,9 % deux ans plus tôt.
- Gouffre commercial : Le déficit énergétique s’élève à 8,93 milliards de dinars à fin août 2026, soit la moitié du déficit commercial total (17,85 milliards).
- Retard de la transition : La part des renouvelables plafonne à 4,6 % dans le mix électrique tunisien, contre 24,5 % au Maroc.
- Imperatif stratégique : La Tunisie doit cesser d’endetter le pays pour financer sa consommation et réorienter ses ressources vers la souveraineté énergétique et industrielle.


