
Je les regarde utiliser ChatGPT et une question me revient de plus en plus souvent : sommes-nous simplement face à un nouvel outil, comme nous en avons connu tant d’autres, ou sommes-nous en train d’assister à une transformation beaucoup plus profonde de toute une génération ?
Je n’ai pas la réponse. Et c’est justement ce qui m’inquiète.
Un devoir ? ChatGPT. Une question ? ChatGPT. Un texte à rédiger ? ChatGPT. Une décision à prendre, un argument à trouver, parfois même une situation personnelle à comprendre ? Encore ChatGPT.
Dans nos conversations, une nouvelle formule est presque devenue un argument d’autorité : « Haw ChatGPT 9al… » — “ChatGPT a dit que…”
Comme si la discussion pouvait s’arrêter là.
Le problème n’est pas la réponse. C’est ce qu’elle remplace
Pendant longtemps, apprendre consistait aussi à chercher, hésiter, se tromper, recommencer, confronter plusieurs sources, demander à quelqu’un, défendre une idée et découvrir parfois que l’on avait tort.
L’intelligence artificielle change radicalement le coût de cet effort.
Elle ne supprime évidemment pas la possibilité de réfléchir. Mais elle rend incroyablement facile la possibilité de ne pas le faire.
Et c’est probablement là que se trouve la question essentielle.
L’OCDE avertit désormais qu’utiliser une IA générative généraliste peut améliorer la qualité immédiate d’un travail sans nécessairement produire un apprentissage équivalent. Lorsqu’elle remplace l’effort cognitif plutôt qu’elle ne l’accompagne, elle peut favoriser désengagement et « paresse métacognitive ».
Voilà ce qui devrait nous interpeller.
Car un élève peut aujourd’hui rendre un meilleur devoir tout en ayant moins appris en le réalisant.
Le paradoxe est immense : nous pourrions fabriquer une génération qui produit davantage de réponses tout en s’entraînant moins à les construire.
Quand la machine devient aussi un interlocuteur
Il existe une deuxième inquiétude, plus délicate.
ChatGPT ne ressemble pas à Google.
Google vous donne des liens. Une IA conversationnelle vous répond. Elle reformule. Elle dialogue. Elle adapte son langage. Elle paraît disponible en permanence et ne se fatigue jamais de vos questions.
Cela ne signifie pas que ChatGPT serait secrètement programmé pour « manipuler » nos enfants ou devenir leur meilleur ami. Nous n’avons pas d’éléments permettant d’affirmer cela.
Mais la dimension relationnelle des chatbots mérite d’être prise au sérieux.
UNICEF observe que les enfants et les jeunes utilisent de plus en plus les chatbots non seulement pour obtenir de l’information ou apprendre, mais également pour demander conseil, chercher du soutien et, dans certains cas, entretenir une forme de relation.
À cet âge où la personnalité, les convictions et la confiance en soi sont encore en construction, ce phénomène pose une question vertigineuse : quelle place voulons-nous laisser à une machine dans la construction intellectuelle et émotionnelle d’un adolescent ?
Et ChatGPT n’arrive pas seul
Ce serait pourtant une erreur de faire de l’IA le coupable idéal.
Elle arrive dans un environnement qui avait déjà profondément changé.
Les Reels. TikTok. Le scrolling sans fin. Les notifications. Les recommandations algorithmiques. Les influenceurs. Des contenus courts qui s’enchaînent à une vitesse vertigineuse.
Nous étions déjà passés d’un monde où il fallait chercher l’information à un monde où l’information venait continuellement nous chercher.
L’IA ajoute désormais une nouvelle étape : nous n’avons même plus nécessairement besoin de transformer cette information nous-mêmes. La machine peut lire, résumer, comparer, argumenter, rédiger et reformuler à notre place.
Le risque n’est donc peut-être pas seulement une addiction aux écrans.
C’est une délégation progressive de l’effort intellectuel.
Et cette délégation peut devenir presque invisible.
Interdire serait probablement une autre erreur
Il serait cependant intellectuellement malhonnête de ne voir que cette face du problème.
L’IA peut expliquer autrement une notion incomprise, aider un élève en difficulté, permettre d’explorer un sujet, stimuler la créativité ou accompagner un enseignant. Les travaux récents de l’OCDE montrent justement que des usages pédagogiques construits autour d’objectifs précis peuvent produire de véritables bénéfices.
La question n’est donc probablement plus : faut-il laisser nos enfants utiliser l’IA ?
Cette bataille est déjà presque dépassée.
La vraie question est : comment leur apprendre à utiliser une intelligence artificielle sans lui abandonner progressivement leur propre intelligence ?
Peut-être faut-il commencer par une règle extrêmement simple : réfléchir avant de demander.
Écrire avant de faire réécrire.
Chercher avant de faire résumer.
Essayer avant de demander la solution.
Et surtout : contredire ChatGPT.
Lui demander ses sources. Vérifier ses affirmations. Chercher l’argument contraire. Comprendre qu’une réponse formulée avec assurance n’est pas nécessairement vraie.
Autrement dit, transformer l’IA en sparring-partner de l’intelligence, et non en substitut.
Nous découvrons l’expérience en même temps que nos enfants
C’est probablement ce qui me trouble le plus.
Personne ne possède encore suffisamment de recul pour savoir précisément ce que vingt années de coexistence quotidienne avec des intelligences artificielles conversationnelles feront à la manière de réfléchir, d’apprendre, de socialiser ou de construire sa personnalité.
Nos enfants sont, d’une certaine manière, la première génération de cette expérience grandeur nature.
Alors oui, je les regarde parfois parler, argumenter, écrire des phrases étonnamment adultes, et je me demande : quelle part vient réellement d’eux ?
Je ne sais pas.
Peut-être que nous nous inquiétons comme toutes les générations se sont inquiétées des technologies de la suivante.
Peut-être aussi que quelque chose de beaucoup plus profond est effectivement en train de se produire.
La réponse ne sera probablement ni dans la panique ni dans l’adoration technologique.
Elle sera dans notre capacité à préserver chez nos enfants quelque chose qu’aucune intelligence artificielle ne devrait leur enlever : le goût de chercher, l’effort de comprendre, le courage de douter et la liberté de penser par eux-mêmes.
Inchallah pour le mieux. Wakahaw.



