L’inflation tunisienne remonte à 5,4 % en août 2026. Trois dixièmes de plus qu’en juillet, rien qui suffise à annoncer une deuxième vague. Pourtant, la structure de cette inflation révèle une réalité autrement plus inquiétante. Une partie de la hausse des prix n’est plus importée, elle est désormais produite en Tunisie, dans une économie où la production s’essouffle, l’investissement se fige, les circuits de distribution se dégradent et les réformes structurelles sont sans cesse différées. Le véritable monstre n’est pas le chiffre, mais ce qu’il dissimule.

Abdelbasset EssammariL’inflation atteint 5,4 % en août, contre 5,1 % en juillet. Ce sont les composantes qui révèlent la gravité de la situation. Les prix de l’alimentation et des boissons progressent d’environ 7,5 % sur un an. Les produits alimentaires à prix libres flambent de 8,5 %, tandis que ceux à prix administrés n’augmentent que de 0,2 %. L’inflation sous‑jacente reste proche de 4,9 %.

Ce décalage montre que l’inflation tunisienne n’est plus seulement importée. Elle est désormais fabriquée localement, dans une économie qui peine à répondre à la demande et dont les faiblesses structurelles alimentent la hausse des prix. Production insuffisante, investissement faible, circuits de distribution inefficaces, rentes, économie parallèle massive, coût du financement, déficits chroniques, réformes reportées, tout concourt à créer une inflation endogène qui s’installe durablement.

Ce que la Banque centrale peut faire, et ce qu’elle ne peut pas faire

La Banque centrale peut freiner le crédit et contenir la demande. Elle ne peut pas produire davantage de légumes ou de viande, réformer les marchés de gros, moderniser les ports, réduire le coût de l’énergie ou débloquer les investissements.

Elle ne peut pas compenser l’absence de vision économique, ni corriger les défaillances structurelles qui minent l’appareil productif. Et maintenir durablement l’argent cher peut finir par étrangler l’investissement et donc l’offre, alors que l’un des problèmes majeurs réside précisément dans l’insuffisance de la production. Une politique monétaire ne peut pas remplacer une politique économique.

La microfinance, miroir d’une fragilité profonde

Près de 856 000 Tunisiens recourent à la microfinance, pour un encours voisin de trois milliards de dinars. Les coûts de financement peuvent approcher ou dépasser trente pour cent. Ce n’est pas la cause mécanique de l’inflation, mais lorsque des producteurs, des commerçants ou des ménages fragiles se financent à de tels niveaux, quelqu’un finit par payer. L’entreprise, la famille ou le consommateur.

La microfinance devient alors le révélateur d’une économie où le financement classique se raréfie, où l’investissement se contracte et où les acteurs les plus vulnérables supportent les coûts les plus lourds.

Les illusions statistiques et les erreurs de lecture

Un indice des prix de 197,3 ne signifie pas qu’un panier de cent dinars coûte désormais 197,3 dinars. Il signifie que le niveau général des prix s’est considérablement élevé depuis l’année de base. Et surtout, la baisse de l’inflation ne signifie jamais une baisse des prix. Les prix ne reculent pas, ils augmentent simplement moins vite.

De même, réformer les subventions ne signifie pas les supprimer. Les supprimer brutalement serait irresponsable. La seule voie raisonnable consiste à passer progressivement du soutien généralisé des produits au soutien direct des citoyens qui en ont réellement besoin.

Non, un prêt du FMI ne répare pas une notation souveraine

Croire qu’un prêt de trois milliards de dollars du FMI ferait mécaniquement passer la Tunisie de B‑ à BBB‑ chez Fitch relève de l’illusion. Une notation souveraine ne s’achète pas. Elle se reconstruit par la croissance, l’investissement, les exportations, la maîtrise des finances publiques, les réserves de change et la confiance. Sans ces fondations, aucun financement international ne peut transformer la perception du risque tunisien.

Le vrai danger : s’habituer à l’appauvrissement

Le danger réel n’est pas les 5,4 %. Le danger est de s’habituer à une inflation de cinq ou six pour cent, à une alimentation qui augmente de sept, huit ou dix pour cent, à une croissance qui reste autour de deux pour cent, à un investissement qui stagne et à un coût de l’argent qui demeure prohibitif. C’est la mécanique parfaite de l’appauvrissement.

Les prix courent devant, les salaires courent derrière, et l’investissement reste sur place. La bataille contre l’inflation ne se gagnera pas uniquement à la Banque centrale. Elle se gagnera dans les usines, les champs, les ports, l’énergie, les circuits de distribution et l’investissement. Sinon, nous continuerons à utiliser le taux d’intérêt comme extincteur pendant que la politique économique alimente elle‑même une partie de l’incendie.

Tunisie 2026 : il ne s’agit plus d’atteindre 3,3 %, mais d’éviter la récession

L’économie tunisienne a progressé au premier semestre, mais depuis le début de l’été, les signaux se dégradent dangereusement. Les coupures répétées d’électricité et d’eau ne sont pas de simples désagréments. Ce sont des heures, des journées, parfois des semaines de production perdues.

Des machines arrêtées, des commandes retardées, des exportations non réalisées, de la valeur ajoutée et des recettes fiscales qui disparaissent. À cela s’ajoutent un déficit commercial proche de quinze milliards de dinars, un déficit énergétique autour de huit milliards, une inflation remontée à 5,4 %, un pétrole bien au‑dessus des hypothèses du budget et une collecte céréalière très inférieure aux annonces. Dans ces conditions, atteindre 3,3 % de croissance devient improbable.

La croissance pourrait se situer entre 0,5 et 1 %. Une croissance négative au troisième trimestre constitue un scénario sérieux. Et si la contraction se prolonge, l’année pourrait terminer autour de zéro.

La Tunisie peut afficher une croissance légèrement positive sur l’ensemble de l’année grâce à l’acquis du premier semestre, tout en ayant déjà basculé dans une dynamique récessive au second semestre. Et cette dynamique serait transportée en 2027.

Un budget construit sur des hypothèses qui ne sont plus valables

La situation doit être traitée comme une urgence économique nationale. L’électricité et l’eau doivent devenir une priorité absolue. Il faut sécuriser les réseaux, accélérer les capacités de production, le solaire, le stockage, le dessalement et la rénovation des infrastructures hydrauliques.

Il faut régler immédiatement les dettes de l’État envers les entreprises, débloquer les grands projets, provoquer un choc d’investissement, réduire les délais administratifs, libérer les projets industriels et exportateurs, combattre le déficit commercial par la production et éviter l’austérité aveugle qui tue l’investissement public et finit par aggraver le déficit.

Le budget 2026 a été construit sur des hypothèses qui ne sont plus valables. Ce ne sont plus les mêmes paramètres, ce n’est donc plus le même budget. La Tunisie n’a plus le luxe d’attendre. Énergie, eau, transport, paiement des dettes de l’État, déblocage des investissements, voilà les cinq fronts sur lesquels il faut agir immédiatement.

Le choix pour les mois qui restent de 2026 est devenu simple. Soit un choc d’investissement et de production maintenant, soit le risque d’entrer en 2027 avec une économie stagnante, davantage de déficit, davantage de dette et des infrastructures encore plus fragiles. Il ne s’agit plus de sauver un objectif de croissance. Il s’agit de sauver l’économie de la récession.

Par Abdelbasset Sammari