Loi de financesIl existe une question que l’on évite souvent de poser frontalement en Tunisie : l’État vaut-il ce qu’il coûte ?

La question dérange parce qu’elle oblige à sortir des slogans. Elle impose de regarder en même temps ce que l’État prélève, ce qu’il dépense, ce qu’il produit réellement et ce qu’il exige en retour des citoyens.

Sur le travail, la ponction commence tôt. Cotisations sociales, impôt sur le revenu, puis fiscalité indirecte sur la consommation : le salarié contribue à plusieurs niveaux. L’entreprise, elle, paie sur les salaires, sur les bénéfices, parfois à des taux élevés selon le secteur, et continue à supporter certaines charges même lorsqu’elle ne gagne pas d’argent.

Il n’y a rien d’anormal, en soi, à ce qu’un État prélève. Un pays sans impôt n’a ni école publique, ni hôpital, ni routes, ni justice, ni sécurité sociale.

Le problème est ailleurs.

Le problème commence lorsqu’un État exige beaucoup de sa société sans parvenir à lui rendre l’équivalent en qualité de service, en efficacité administrative et en perspectives économiques.

Le budget raconte une histoire peu confortable

En 2026, près de 40 % des dépenses de l’État sont consacrées aux rémunérations publiques. Plus de 11 % servent aux seuls intérêts de la dette. L’investissement public tourne autour de 10 %.

Évidemment, il serait absurde de considérer toute la masse salariale publique comme une dépense improductive. Les enseignants, les médecins, les magistrats ou les agents de sécurité rendent un service réel.

Mais une autre évidence s’impose : quand une part aussi importante du budget est verrouillée par les salaires et la dette, l’État dispose de moins de marge pour transformer le pays.

Moins de marge pour les infrastructures. Moins de marge pour moderniser les transports. Moins de marge pour investir dans l’école de demain. Moins de marge pour améliorer l’hôpital. Moins de marge, aussi, pour répondre à une économie qui réclame de la vitesse pendant que l’administration fonctionne encore trop souvent au rythme d’un autre siècle.

C’est cela, le cœur du problème tunisien : la dépense publique ne produit pas assez de rendement économique et social.

On ne peut pas demander toujours plus et délivrer toujours moins

Le consentement à l’impôt n’est pas un réflexe moral. C’est un contrat.

Le citoyen accepte qu’une partie de ce qu’il gagne soit prélevée parce qu’il croit qu’elle sera transformée en services, en protection et en biens collectifs.

Lorsque l’école se dégrade, lorsque l’hôpital s’essouffle, lorsque les transports deviennent une épreuve quotidienne et lorsque l’administration reste synonyme de lenteur, ce contrat se fissure.

Et à mesure qu’il se fissure, l’évasion fiscale, l’économie informelle et la défiance ne sont plus seulement des questions de discipline. Elles deviennent aussi les symptômes d’un État dont la promesse est de moins en moins crédible.

La légitimité ne vient pas seulement de la loi

Il existe enfin une dimension plus fondamentale.

Un État financé par le salarié au SMIG, le cadre, l’entrepreneur, le commerçant, la PME et la grande entreprise ne peut pas se comporter comme si les ressources qu’il prélève lui appartenaient.

Elles ne lui appartiennent pas.

Il les administre.

Cette distinction est essentielle.

Elle signifie qu’il doit rendre des comptes sur ses résultats. Elle signifie qu’il doit être jugé sur l’efficacité de ses institutions. Elle signifie aussi qu’il ne peut pas demander au citoyen de financer sa propre administration puis oublier que cette administration est censée être à son service.

Et surtout, un État qui vit de la contribution de toute la société ne peut prétendre à une légitimité pleine s’il cesse d’être neutre à l’égard de cette société.

La légitimité de l’État ne se mesure donc pas uniquement à sa capacité de lever l’impôt ou de faire respecter la loi.

Elle se mesure à trois choses : ce qu’il prélève, ce qu’il rend et la manière dont il traite ceux qui le financent.

En Tunisie, la première composante est facile à mesurer.

La deuxième devient de plus en plus contestée.

Quant à la troisième, elle touche désormais au cœur même du contrat entre l’État et les citoyens.

Un État peut coûter cher.

Mais s’il veut continuer à être accepté, il doit au moins démontrer qu’il est utile, efficace et juste.