
DÉCRYPTAGE — Ressources hydriques, agriculture, nappes souterraines, gouvernance : les analyses de l’experte Raoudha Gafrej invitent à revoir en profondeur le modèle tunisien de gestion de l’eau. Si les pluies de 2026 ont offert un répit spectaculaire aux barrages, elles ne changent pas l’équation de fond : la Tunisie dispose structurellement de moins d’eau que ses besoins et doit désormais arbitrer entre mobilisation de nouvelles ressources, préservation des réserves et transformation des usages.
Il suffit parfois de quelques mois de pluie pour donner l’impression que la crise est passée. Au printemps 2026, après plusieurs années de sécheresse, les barrages tunisiens ont retrouvé des niveaux que le pays n’avait plus connus depuis longtemps. Leur taux de remplissage a approché 67 % début mai avant de revenir autour de 60 % à la mi-juin, selon la Direction générale des barrages.
Deux ans et demi auparavant, en décembre 2023, l’experte en ressources hydriques et adaptation climatique Dr Raoudha Gafrej alertait sur un taux proche de 22 %.
Le contraste est spectaculaire. Mais c’est précisément là que commence le vrai débat : un barrage mieux rempli ne signifie pas nécessairement qu’un pays est sorti de la pénurie d’eau.
La crise tunisienne est désormais moins celle d’une mauvaise année pluviométrique que celle d’un déséquilibre durable entre ressources disponibles, demandes croissantes, infrastructures vieillissantes et évolution du climat.
Sous les 500 m³ : une contrainte devenue structurelle
Les estimations varient selon les années et les méthodes de calcul, mais convergent sur le diagnostic.
La FAO situe la disponibilité tunisienne autour de 420 m³ par habitant et par an, tandis qu’une étude de la Banque mondiale retient environ 395 m³ en 2021. Un rapport plus récent projette même une diminution de 357 m³ par habitant en 2020 à environ 268 m³ à l’horizon 2050.
Dans tous les cas, la Tunisie se situe sous le seuil de 500 m³ par habitant et par an, couramment utilisé comme indicateur de pénurie absolue ou chronique.
Autrement dit, même avec des barrages remplis à 100 %, la contrainte structurelle ne disparaîtrait pas.
C’est précisément l’un des messages répétés par Raoudha Gafrej. Dans un entretien publié en 2024, elle soulignait que le remplissage des retenues ne pouvait à lui seul résoudre la crise puisque les besoins agricoles, domestiques, industriels et environnementaux continueraient à se partager une ressource globalement insuffisante.
La question n’est donc plus seulement : combien d’eau pouvons-nous stocker ? Elle devient : que faisons-nous de chaque mètre cube disponible ?
Les barrages : infrastructure indispensable ou modèle arrivé à ses limites ?
C’est sur ce terrain que l’analyse de Raoudha Gafrej devient particulièrement disruptive.
En avril 2024, l’experte déclarait que si la décision lui appartenait, elle ne construirait plus de nouveaux barrages et privilégierait davantage le rétablissement du cycle naturel de l’eau. Son raisonnement : retenir toujours davantage les écoulements en surface peut se faire au détriment de l’infiltration, des nappes, des milieux situés en aval et des écosystèmes.
Cette position ne constitue pas un consensus technique sur l’utilité des barrages. Ceux-ci restent essentiels pour l’alimentation en eau potable, l’irrigation, la régulation des crues et les transferts entre régions.
La Tunisie poursuit d’ailleurs ses investissements. Les barrages de Douimis et du Mellègue supérieur représentent à eux seuls près de 245 millions de m³ de capacité supplémentaire, tandis que le chantier du barrage de Saïda, d’environ 45 millions de m³, reste considéré comme stratégique pour renforcer le système des eaux du Nord.
Mais la critique de Gafrej pose une question économique plus large : ajouter des capacités de stockage produit-il encore le même rendement qu’au cours des décennies précédentes ?
Les retenues sont confrontées à l’envasement, à l’évaporation et à une plus grande irrégularité des apports.
La Banque mondiale indique que l’accumulation moyenne de sédiments dans les réservoirs tunisiens avait atteint environ 22,6 % en 2021, réduisant mécaniquement leur capacité utile.
Construire davantage sans réduire les pertes, protéger les bassins versants et améliorer la gestion des réseaux peut donc finir par ressembler à une course permanente entre nouvelles capacités et capacités perdues.
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Stocker en surface ou recharger les nappes ?
Le deuxième pilier du raisonnement de Raoudha Gafrej concerne les eaux souterraines.
Le sol n’est pas uniquement un support sur lequel l’eau tombe avant d’être captée. Il constitue un immense système de stockage naturel. Lorsqu’une partie des précipitations s’infiltre suffisamment profondément, elle peut contribuer à la recharge des nappes et constituer une réserve mieux protégée de l’évaporation directe.
D’où l’idée de compléter la logique traditionnelle du « retenir et transférer » par une logique de ralentissement des écoulements, infiltration, restauration des sols et recharge maîtrisée des aquifères.
Mais un paradoxe apparaît immédiatement : les nappes tunisiennes sont déjà sous pression.
Selon la FAO, environ 68 % de l’eau utilisée pour l’irrigation provient des nappes profondes et superficielles, contre environ 28 % des grands barrages. Certaines nappes présentent une salinité élevée et connaissent une surexploitation chronique.
Lorsqu’un barrage manque d’eau et que les allocations agricoles diminuent, les exploitants ne cessent pas nécessairement d’irriguer. Ils cherchent une autre source.
C’est précisément ce qui inquiète Gafrej : multiplication des sondages, forages non contrôlés et prélèvements dépassant parfois la capacité naturelle de renouvellement des aquifères. Elle évoquait en 2024 quelque 30 000 forages anarchiques.
Le risque est alors de transformer une sécheresse visible — celle des barrages — en une crise invisible : la baisse progressive du capital souterrain.
Agriculture : le véritable nœud de l’équation
C’est probablement là que se situe la réforme la plus difficile.
L’agriculture absorbe près de 80 % des prélèvements d’eau en Tunisie. En 2019, les usages agricoles représentaient environ 2,93 milliards de mètres cubes, soit 77 % des prélèvements recensés.
Aucune politique hydrique de long terme ne peut donc éviter la question agricole.
Le problème n’est pas simplement de demander aux agriculteurs de « consommer moins ». L’eau détermine les rendements, les revenus ruraux, l’emploi, les prix alimentaires et, in fine, le niveau des importations.
Une réduction brutale de l’irrigation peut économiser de l’eau mais augmenter la facture alimentaire extérieure.
L’enjeu est donc celui de la productivité économique et alimentaire de l’eau : quelles cultures produire, dans quelles régions, avec quelles techniques et pour quelle valeur ajoutée par mètre cube ?
Raoudha Gafrej défend depuis plusieurs années l’idée que la Tunisie devra repenser une partie de son modèle agricole et même certains modes de consommation face à une disponibilité durablement réduite.
Le changement climatique renforce cette nécessité. Le ministère de l’Environnement anticipe notamment une pression accrue sur les nappes, une baisse des rendements céréaliers et arboricoles, une perte de fertilité des sols et une fragilisation économique croissante des exploitants.
Le phytoplancton : la crise hydrique dépasse les frontières des barrages
L’une des dimensions les plus inhabituelles du discours de Gafrej concerne les liens entre rivières, mer et climat.
Les cours d’eau transportent naturellement des sédiments et des nutriments vers les zones côtières. Or les barrages en retiennent une partie.
L’experte rappelle le rôle majeur du phytoplancton dans les écosystèmes marins, la production d’oxygène et le cycle mondial du carbone. Elle cite notamment des ordres de grandeur d’environ 50 % pour la contribution du phytoplancton à la production mondiale d’oxygène et d’environ 25 % pour l’absorption du CO₂ anthropique par les océans.
Il faut néanmoins distinguer le phénomène global de son impact tunisien : l’importance du phytoplancton dans le climat est bien documentée, mais il serait excessif d’attribuer quantitativement aux barrages tunisiens une part identifiable de la diminution mondiale du puits de carbone océanique.
L’intérêt de l’argument est ailleurs : une politique de l’eau ne peut plus être pensée uniquement comme une politique de tuyaux, de retenues et de pompes. Elle doit intégrer bassins versants, sols, nappes, zones humides, agriculture et écosystèmes côtiers.
Dessalement : indispensable, mais pas une permission de gaspiller
Face à la raréfaction des ressources conventionnelles, le dessalement s’impose progressivement dans le paysage tunisien.
Il peut sécuriser l’approvisionnement des grandes zones urbaines et côtières et réduire la pression sur certaines ressources conventionnelles. Avec la réutilisation des eaux usées traitées, il constitue l’une des principales ressources dites « non conventionnelles ».
Mais aucune usine de dessalement ne peut régler seule l’équation.
Le dessalement demande de l’énergie, des investissements, une maintenance continue et pose la question du traitement des saumures. Surtout, produire de l’eau chère pour la perdre ensuite dans des réseaux dégradés constituerait un non-sens économique.
La priorité accordée par Raoudha Gafrej à la réhabilitation du réseau de la SONEDE prend ici tout son sens.
La sécurité hydrique se joue autant dans le rendement des infrastructures existantes que dans la construction de nouvelles capacités.
Du prix de l’eau à sa valeur
Reste enfin le sujet le plus sensible politiquement : la tarification.
Une eau artificiellement sous-évaluée réduit l’incitation à économiser la ressource et fragilise financièrement les opérateurs. Une hausse brutale des tarifs ferait en revanche peser le coût de la réforme sur les ménages vulnérables et les petits agriculteurs.
La réponse pourrait passer par une tarification progressive : préserver un volume essentiel accessible, puis augmenter le coût des consommations élevées, tout en différenciant davantage les usages.
Plus profondément, la Tunisie doit passer du prix administratif de l’eau à la notion de valeur de l’eau.
Cette valeur inclut son coût de captage, de pompage, de transfert, de traitement et de distribution, mais aussi sa rareté et son rôle économique, social et environnemental.
Les cinq chiffres qui résument l’équation hydrique
- 395 à 420 m³/habitant/an : ordre de grandeur récent de la disponibilité en eau en Tunisie selon les sources.
- 500 m³/habitant/an : seuil indicatif de pénurie absolue ou chronique.
- Près de 80 % : part de l’agriculture dans les prélèvements en eau.
- Environ 60 % : taux de remplissage des barrages annoncé à la mi-juin 2026, contre environ 22 % lors de la situation critique évoquée fin 2023.
- 268 m³/habitant/an : disponibilité projetée à l’horizon 2050 dans un récent diagnostic de la Banque mondiale.
2026 : profiter du répit avant la prochaine sécheresse
L’amélioration des barrages en 2026 offre à la Tunisie quelque chose de rare : du temps.
La Banque mondiale a d’ailleurs approuvé en mars 2026 une première phase de programmes consacrés à la sécurité et à la résilience hydriques, financée à hauteur de 332,5 millions de dollars, visant à la fois l’eau potable et la modernisation de l’agriculture irriguée.
Ce répit serait gaspillé s’il conduisait à considérer la crise comme terminée.
Le véritable indicateur de réussite ne sera pas le remplissage exceptionnel d’un barrage après une bonne saison. Il sera la capacité du pays à traverser la prochaine succession d’années sèches sans rationnement brutal, épuisement accéléré des nappes ni effondrement de certaines productions agricoles.
C’est au fond le principal enseignement du diagnostic porté par Raoudha Gafrej : la Tunisie ne peut plus gouverner l’eau comme si la rareté était un accident climatique.
La rareté devient la donnée permanente.
La politique publique doit désormais être construite autour d’elle.
EN BREF
- Pénurie structurelle irréversible : La disponibilité en eau (395-420 m³/hab/an) reste sous le seuil de pénurie absolue (500 m³), malgré le remplissage des barrages à 60 % à mi-juin 2026.
- Obsolescence du modèle des barrages : L’envasement des retenues atteint 22,6 %, réduisant le rendement économique des nouveaux investissements de surface.
- Menace sur les ressources souterraines : L’irrigation dépend à 68 % des nappes, sous la pression de plus de 30 000 forages non régulés.
- Arbitrage du modèle agricole : L’agriculture concentre près de 80 % des prélèvements (2,93 milliards de m³), imposant une révision de la valeur ajoutée créée par mètre cube.
- Opportunité financière 2026 : La Banque mondiale a engagé 332,5 millions de dollars pour sécuriser l’eau potable et moderniser l’irrigation.


