
« La souveraineté économique totale est une chimère romantique qui se traduit presque toujours par une baisse du niveau de vie des citoyens. » La formule de Milton Friedman résume avec une précision clinique ce que traverse aujourd’hui la Tunisie : un souverainisme de discours, brandi comme étendard politique, sans que le pays ne dispose des leviers économiques, institutionnels et productifs nécessaires pour créer de la croissance, du bien‑être et une amélioration tangible de la qualité de vie.
Nous multiplions les constats, nous alertons, nous analysons, nous supplions pour une prise de conscience réelle du recul de la Tunisie à tous les niveaux. Pourtant, nos voix restent inaudibles. Ce sont celles des illuminés, des ignorants, des marchands de certitudes instantanées sur les réseaux sociaux qui dominent l’espace public, imposent leurs narrations simplistes et étouffent toute expertise sérieuse.
La parole économique, lorsqu’elle n’est pas alignée sur le récit officiel, est disqualifiée, moquée, parfois même diabolisée. Et pendant que les slogans prospèrent, le pays s’enfonce.
Depuis plusieurs années, la rhétorique officielle dénonce le « pillage des richesses » et le « bradage » des ressources nationales. Le départ de grandes compagnies pétrolières, le non‑renouvellement de contrats avec des opérateurs étrangers ou leur réexamen « dans l’intérêt supérieur de la nation » sont présentés comme des actes de reconquête. Pourtant, les contrats d’exploitation mis en place par l’État tunisien avant 2011 figurent parmi les plus complexes et protecteurs du continent.
En réalité, cette narration souverainiste sert souvent à masquer un fait plus profond : l’échec des politiques économiques, l’absence de vision industrielle, et la tentation de substituer aux réformes structurelles une chasse aux sorcières et une stigmatisation de toute expertise indépendante.
Dans ce contexte, le numéro 32 d’Ecoweek dresse un constat sans ambiguïté : la Tunisie est engagée dans une désindustrialisation lente, cumulative et silencieuse, qui touche simultanément le nombre d’entreprises, la base exportatrice, les partenariats étrangers et la densité territoriale du tissu productif.
Un appareil industriel qui se délite, chiffres à l’appui
Deux phrases du document résument la gravité du phénomène :
« Au deuxième trimestre 2026, la Tunisie ne compte plus que 4519 entreprises industrielles de dix salariés ou plus, dont 2 012 totalement exportatrices. » « Depuis qu’elle fait sa révolution, la Tunisie a perdu plus d’une entreprise industrielle sur cinq (21,5%) et plus d’un quart (26,6%) de son noyau totalement exportateur. »
Les données de l’APII montrent un effondrement structurel et parlent de 600 entreprises industrielles disparues en 5 ans, dont 227 totalement exportatrices. Les partenariats étrangers reculent : France –17, Italie –27 en un an et un fait douloureux : l’industrie ne représente plus que 18,3 % du PIB, contre 24,5 % en 2011.
Une désindustrialisation sans montée en gamme
Ecoweek insiste sur un point crucial : la Tunisie ne se désindustrialise pas parce qu’elle aurait réussi sa transition vers une économie de services innovants. Au contraire :
« Elle se désindustrialise dans un contexte de croissance molle, d’investissement insuffisant, de dépendance énergétique aggravée, de finances publiques sous tension et de création d’emplois structurellement trop faible. »
La Tunisie perd de l’industrie sans gagner de nouveaux moteurs de productivité. C’est la définition même d’une désindustrialisation prématurée, dangereuse pour un pays à revenu intermédiaire.
Le facteur déterminant : la dégradation du climat de confiance
Le document est explicite :
« Là où la visibilité cède la place à l’improvisation et au dilettantisme populiste, l’investissement industriel devient la première victime. »
La désindustrialisation tunisienne n’est donc pas seulement liée aux coûts ou à la concurrence asiatique : elle est macro‑institutionnelle. Elle découle d’un climat d’affaires devenu imprévisible, où les règles changent, les autorisations se complexifient, les délais s’allongent, les contrats se fragilisent et la justice perd en lisibilité.
Ecoweek le formule avec force : « Aucun outil administratif ne peut durablement compenser l’incertitude sur les règles, les délais d’autorisation, l’exécution des contrats, l’accès aux intrants ou la stabilité des droits. »
Sans confiance, les incitations restent lettre morte. Avec elle, même des marges budgétaires limitées peuvent redevenir efficaces.
L’appauvrissement du capital humain industriel : l’angle mort du débat public
Ce point, absent du texte d’Ecoweek mais essentiel, complète le diagnostic : la Tunisie perd simultanément ses usines et ses compétences.
Moins d’entreprises se traduit par moins de débouchés pour les compétences locales
La disparition de 600 entreprises industrielles en 5 ans signifie moins d’ateliers, moins d’usines, moins de bureaux d’études, moins de chaînes de production et moins de postes pour ingénieurs, techniciens, opérateurs qualifiés.
Le pays perd donc sa capacité d’absorption du capital humain industriel.
Les secteurs les plus touchés sont ceux à forte intensité de compétences. Le textile‑habillement, la mécanique, l’électricité‑électronique, les matériaux de construction — tous secteurs employant des techniciens supérieurs, chefs d’atelier, ingénieurs qualité, spécialistes logistiques — sont en recul.
« Le secteur du textile et de l’habillement a perdu 239 entreprises en 5 ans. »
Les pays voisins et européens captent massivement les compétences tunisiennes
Ce phénomène est documenté par les flux migratoires professionnels vers l’Italie, la France, l’Allemagne, les recrutements massifs de techniciens tunisiens par les industries marocaines, turques, libyennes, les programmes européens ciblant les ingénieurs tunisiens (automobile, électronique, énergie).
La combinaison est explosive : moins d’usines en Tunisie, plus d’opportunités à l’étranger, salaires 3 à 6 fois supérieurs, conditions de travail plus stables, perspectives de carrière plus claires.
Résultat : la Tunisie perd son capital humain industriel au moment même où elle perd ses entreprises.
C’est un double affaiblissement : une désindustrialisation, une fuite des compétences et une perte de souveraineté productive.
Un tissu industriel qui se vide de ses compétences clés
Les ingénieurs tunisiens sont aujourd’hui recherchés dans l’automobile (Allemagne, République tchèque, Maroc), l’aéronautique (France, Espagne), l’électronique (Italie, Pologne),
l’énergie (Libye, Arabie saoudite, Qatar) et la mécanique de précision (Turquie, Portugal).
Les techniciens supérieurs sont recrutés pour la maintenance industrielle, la robotique, les chaînes de montage, les ateliers mécaniques, les unités agroalimentaires. Les ouvriers qualifiés sont sollicités dans le textile haut de gamme, la confection technique, la mécanique auto, les matériaux de construction.
Moins d’usines, c’est moins de perspectives et plus de départs.
Une souveraineté industrielle menacée
Ecoweek le dit clairement : « La Tunisie ne réindustrialisera pas son économie par décret, ni par la seule invocation de la souveraineté. »
La souveraineté industrielle n’est pas un slogan : elle repose sur des entreprises, des compétences, des partenariats, de la confiance.
Or aujourd’hui les entreprises disparaissent, les compétences s’en vont, les partenaires étrangers se retirent et la confiance s’effrite.
C’est la définition même d’une perte de souveraineté productive.
La Tunisie est en train de perdre simultanément son tissu industriel et sa main‑d’œuvre qualifiée. Un pays peut reconstruire des usines ; il ne peut pas facilement reconstruire des compétences perdues.
C’est triste à dire mais n’est-il pas temps de mettre fin à la fuite en avant, aux aberrations de la gouvernance du pays et de faire appel aux compétences, véritables compétences de la Tunisie pour la remettre sur les rails ?
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Effondrement industriel : La Tunisie a perdu 21,5 % de ses entreprises industrielles de dix salariés ou plus depuis 2011, ne comptant plus que 4 519 unités au T2 2026.
- Chute des exportateurs : Le noyau d’entreprises totalement exportatrices a reculé de 26,6 % depuis la révolution, avec la fermeture de 600 usines sur les 5 dernières années.
- Recul de la part du PIB : L’industrie ne représente plus que 18,3 % du PIB tunisien, contre 24,5 % en 2011, marquant une désindustrialisation prématurée.
- Retrait des partenaires historiques : En seulement un an, le nombre d’entreprises à partenariat français a chuté de 17 % et celui des partenaires italiens de 27 %.
- Fuite du capital humain : L’exode massif des ingénieurs et techniciens qualifiés vers l’Europe et l’Afrique du Nord prive le pays des compétences nécessaires à toute reprise.


