Phosphate Maroc Tunisie USALe classement du phosphate parmi les minerais critiques américains, les facilités accordées aux engrais marocains et une nouvelle initiative ciblant les ressources tunisiennes dessinent une même priorité : réduire la vulnérabilité des États-Unis sur une matière première indispensable à l’agriculture et de plus en plus stratégique.

Longtemps traité comme un intrant agricole parmi d’autres, le phosphate est désormais regardé à Washington comme une question de sécurité économique. Depuis son inscription, en novembre 2025, sur la liste américaine des minerais critiques, les initiatives se multiplient pour diversifier les approvisionnements et sécuriser des sources jugées fiables. Dans ce dispositif émergent, le Maroc et la Tunisie occupent des positions différentes mais complémentaires.

Le Maroc représente d’abord une puissance phosphatière déjà installée. Avec environ 50 milliards de tonnes de réserves recensées selon les données de référence de l’US Geological Survey, le Royaume concentre une part exceptionnelle des ressources mondiales. En juin 2026, la Maison-Blanche a franchi une étape supplémentaire en autorisant temporairement l’importation de certains engrais phosphatés marocains sans les droits normalement applicables. Washington justifie cette mesure par l’insuffisance de l’offre disponible pour le marché américain et la nécessité de diversifier les fournisseurs étrangers.

Cette décision ne constitue pas seulement un geste commercial. Elle confirme le rôle du Maroc comme fournisseur stratégique potentiel des États-Unis au moment où la sécurité alimentaire, les tensions commerciales et la concentration mondiale de la production redonnent aux engrais une dimension géopolitique.

En Tunisie, Washington vise davantage l’amont

L’approche américaine en Tunisie est différente. Le 11 août 2026, le Département d’État a publié un programme intitulé « Safeguarding U.S. Critical Minerals Supply Chains – Tunisia ». L’initiative vise directement le développement de ressources phosphatières tunisiennes et cherche à mobiliser des capitaux privés américains.

Le document prévoit notamment de favoriser plus de 100 millions de dollars d’investissements américains, une participation de 30 % à 40 % dans PhosCo Ltd — société active sur un projet phosphatier dans le nord-ouest tunisien — ainsi que la conclusion de contrats d’approvisionnement à long terme. Washington souhaite également créer des débouchés pour les équipements américains et limiter l’influence d’acteurs publics qualifiés de « non-market ».

La démarche est révélatrice : il ne s’agit plus uniquement d’acheter du phosphate, mais de prendre position en amont, dans le financement, la gouvernance et les futurs flux d’exportation.

Une stratégie maghrébine sans plan commun officiel

Les éléments disponibles ne permettent toutefois pas d’affirmer l’existence d’un plan américain formel associant directement le Maroc et la Tunisie dans un même « corridor phosphatier ». Cette idée est notamment défendue par certains centres de réflexion américains, mais elle reste une recommandation, non une politique officiellement annoncée.

Les décisions récentes dessinent néanmoins une logique cohérente : sécuriser plusieurs sources, privilégier des partenaires jugés fiables et réduire les risques liés à une chaîne mondiale concentrée. Pour la Tunisie, l’enjeu dépasse donc le retour de la production minière. Le phosphate redevient un actif géopolitique susceptible d’attirer capitaux étrangers, infrastructures et rivalités d’influence.

La question sera désormais de savoir jusqu’où Tunis acceptera d’intégrer ses ressources phosphatières dans cette nouvelle architecture stratégique américaine.

EN BREF

  • Minerai critique : Le phosphate a officiellement intégré la liste américaine des matières premières stratégiques en novembre 2025.
  • Avantage marocain : La Maison-Blanche a suspendu en juin 2026 les droits de douane sur certains engrais phosphatés du Royaume pour pallier les tensions d’offre.
  • Offensive tunisienne : Le Département d’État a lancé le 11 août 2026 un programme ciblant l’amont minier tunisien via plus de 100 millions de dollars d’investissements.
  • Sécurisation des flux : L’implication américaine vise à verrouiller la gouvernance des gisements et à limiter l’influence d’acteurs publics non-marchés.
  • Enjeu souverain : Le phosphate maghrébin s’impose comme un actif géopolitique majeur, au carrefour des rivalités d’influence globales.