Diaspora TRE Transferts devisesAu 20 juillet 2026, les revenus du travail cumulés en espèces ont atteint 5,011 milliards de dinars, en hausse de 5,2 % sur un an, selon la Banque centrale de Tunisie. Ils dépassent de plus d’un milliard de dinars les recettes touristiques enregistrées à la même date. Une belle performance, assurément. Mais après l’addition vient la question : que fait-on de cette manne privée qui soutient, année après année, les équilibres du pays ?

Cinq milliards de dinars en moins de sept mois. Qui dit mieux ?

Certainement pas le tourisme. Au 20 juillet 2026, les recettes touristiques cumulées se sont établies à 3,998 milliards de dinars, contre 5,011 milliards pour les revenus du travail en espèces, selon les indicateurs de la Banque centrale de Tunisie.

L’écart dépasse ainsi un milliard de dinars. Autrement dit, pour quatre dinars apportés par le tourisme, les revenus du travail en ont fourni approximativement cinq.

Voilà la diaspora remise au centre du tableau. Non pas par un discours, une conférence ou une promesse, mais par une ligne statistique de la BCT.

La diaspora garde une longueur d’avance

Les chiffres sont éloquents. Les revenus du travail cumulés en espèces sont passés de 4,763 milliards de dinars au 20 juillet 2025 à 5,011 milliards un an plus tard. Soit une progression de 5,2 %.

Les recettes touristiques ont, elles aussi, avancé. Elles sont passées de 3,822 milliards de dinars à 3,998 milliards, soit une hausse d’environ 4,6 %.

Les deux moteurs tournent donc. Mais l’un garde une bonne longueur d’avance sur l’autre.

Cela ne diminue en rien l’importance du tourisme. Le secteur fait travailler les hôtels, les restaurants, les agences de voyages, les transporteurs, les artisans et une multitude de petits prestataires. Il génère de l’activité sur le territoire et irrigue plusieurs régions.

Les revenus du travail obéissent à une autre logique. Ce sont, pour l’essentiel, des ressources privées envoyées depuis l’étranger. Elles arrivent sur les comptes ou dans les poches des familles. Elles servent à payer un loyer, financer des études, soigner un parent, rénover une maison ou simplement tenir jusqu’à la fin du mois.

Les deux flux apportent des devises. Mais ils ne racontent pas la même économie.

Le coussin de sécurité des ménages

Chaque été, les Tunisiens établis à l’étranger reviennent avec leurs valises, leurs projets et leurs dépenses. Cependant, leur contribution ne se limite pas aux voitures chargées qui débarquent à La Goulette.

Le gros du soutien est moins visible. Il circule par virements, transferts et opérations de change. Il ne fait pas toujours les gros titres, mais il s’inscrit dans la durée.

Pour les ménages bénéficiaires, ces fonds constituent souvent un coussin de sécurité. Ils amortissent la hausse des prix, complètent des revenus locaux insuffisants et permettent de faire face aux dépenses imprévues.

Pour l’économie nationale, leur rôle est tout aussi concret. Ces entrées alimentent le pays en devises et participent, avec les recettes touristiques et les exportations, au financement des paiements extérieurs.

Les 5,011 milliards de dinars ne sont donc pas une curiosité statistique. Ils montrent qu’une partie importante du soutien à l’économie tunisienne est produite hors de ses frontières.

Voilà le paradoxe : le pays bénéficie des revenus de compétences qui travaillent ailleurs.

Attention toutefois au mirage des milliards

Faut-il alors prendre les cinq milliards, les prolonger sur douze mois et annoncer déjà un nouveau record annuel ? Surtout pas.

La BCT publie ici une situation décadaire arrêtée au 20 juillet. Il s’agit d’un cumul provisoire, et non du résultat définitif de l’année 2026. Une extrapolation mécanique ignorerait les variations saisonnières et le rythme des transferts au cours des mois restants.

Autre précaution : la progression de 5,2 % est une hausse nominale. Elle mesure l’évolution des montants exprimés en dinars. Elle ne dit pas quelle quantité de biens et de services ces sommes permettent réellement d’acheter après prise en compte de l’inflation.

Les milliards font leur effet. Encore faut-il les faire parler correctement.

Il convient également de respecter le vocabulaire de la Banque centrale. L’indicateur officiel porte sur les « revenus du travail cumulés en espèces ». Cette catégorie ne doit pas être assimilée sans réserve à toutes les définitions utilisées par les organisations internationales pour mesurer les transferts personnels ou les envois de fonds des migrants.

À chaque statistique son périmètre. Sans cela, la comparaison tourne vite au mélange des genres.

Une ressource privée, pas une caisse publique

Autre confusion fréquente : ces cinq milliards ne tombent pas dans les caisses de l’État. Ils appartiennent aux ménages qui les reçoivent ou aux personnes qui les déposent et les investissent.

L’État en tire un avantage macroéconomique, notamment parce que ces flux renforcent l’offre de devises et soutiennent la demande intérieure. Mais il ne peut pas les traiter comme une recette fiscale ou comme une ligne budgétaire disponible.

La différence est de taille.

Les revenus du travail peuvent financer de la consommation, de l’épargne, un logement ou une petite activité. Mais rien ne garantit qu’ils deviennent automatiquement du capital productif. Un transfert familial n’est pas un investissement industriel. Une maison construite n’est pas une entreprise exportatrice. Et un compte alimenté en devises ne crée pas, à lui seul, de nouveaux emplois.

Alors, comment passer du soutien familial à l’investissement ?

La réponse ne tient pas dans un slogan. Elle suppose des procédures simples, une réglementation lisible, des possibilités d’investissement crédibles et, surtout, de la confiance.

Car l’épargne ne se décrète pas. Et l’investissement encore moins.

Le vrai défi commence après le transfert

La Tunisie peut se féliciter de la progression des revenus du travail. Elle peut également saluer la hausse des recettes touristiques. Les deux évolutions sont favorables aux équilibres extérieurs du pays.

Mais la satisfaction ne doit pas devenir une politique économique.

La donnée de la BCT nous apprend que la diaspora continue de jouer son rôle. Elle transfère, elle dépense, elle soutient. Ce qu’elle ne dit pas, c’est la capacité du pays à transformer une fraction de ces flux en projets durables.

C’est pourtant là que se trouve le véritable défi.

Réduire les coûts de transfert, faciliter les opérations bancaires, rendre les règles de change plus compréhensibles et offrir des véhicules d’investissement transparents permettraient de donner davantage de portée économique à cette ressource.

La diaspora apporte déjà l’argent. À l’économie tunisienne de lui offrir les bons circuits.

Les chiffres clés

  • 5,011 milliards de dinars de revenus du travail cumulés en espèces au 20 juillet 2026.
  • 4,763 milliards de dinars à la même date en 2025.
  • 5,2 % de progression sur un an.
  • 3,998 milliards de dinars de recettes touristiques cumulées.
  • 1,013 milliard de dinars d’écart en faveur des revenus du travail.

(Mention éditoriale : Les opinions exprimées dans cette chronique n’engagent que leur auteur.)