La prolifération du numéraire en Tunisie n’est plus un simple détail monétaire. Elle dessine les contours d’une économie à deux vitesses où l’informel, devenu structurel, fragilise les fondements de la souveraineté économique nationale.

WMC LEMAG 254Le constat est sans appel. En l’espace d’un an, la masse fiduciaire en circulation a bondi de 22 à 28,2 milliards de dinars, atteignant désormais 18 % du PIB. Ce basculement vers le “tout-cash” dépasse la simple préférence culturelle des ménages : il est le symptôme d’une fracture profonde entre les acteurs économiques et les institutions financières.

Le déclin de la traçabilité financière

La mutation des comportements est intimement liée à la réforme du cadre légal des paiements. La suppression du caractère pénal du chèque, bien qu’intentionnellement protectrice, a paradoxalement accéléré la désertion des circuits bancaires. En abandonnant l’instrument de paiement traçable pour le règlement en espèces, les opérateurs ont fait sauter les verrous du contrôle fiscal et de la visibilité statistique. Ce vide institutionnel favorise l’expansion d’une économie parallèle dont la dimension, estimée à 39 % du PIB, menace désormais la stabilité du système formel.

Une asymétrie concurrentielle périlleuse

Pour les entreprises régulières, cette montée en puissance de l’informel est une menace existentielle. La distorsion de concurrence est flagrante : tandis que le secteur formel supporte le poids des charges sociales et fiscales, l’opérateur informel évolue dans un écosystème dérégulé, s’affranchissant de toute contribution. Cette asymétrie transforme la conformité en un handicap compétitif, décourageant l’investissement productif et entravant le développement des entreprises citoyennes.

L’impuissance relative de la politique monétaire

Lorsque 40 % de l’économie échappe au radar bancaire, les leviers de la Banque Centrale de Tunisie (BCT) perdent leur efficacité. Le taux directeur, instrument classique de régulation, ne produit plus ses effets que sur une portion congrue du marché. En s’affranchissant du système bancaire, l’économie informelle s’isole des mécanismes de transmission monétaire, rendant les politiques de pilotage économique largement inopérantes face à des flux invisibles.

Restaurer la confiance : le seul cap viable

La résolution de cette crise systémique ne pourra reposer sur de simples mesures coercitives. Le rétablissement de la souveraineté monétaire exige une refonte globale : sécurisation juridique accrue des instruments de paiement, assainissement des transactions immobilières et, surtout, une réforme fiscale incitative. Le défi est de taille : il s’agit de rendre la transparence plus attractive que l’opacité, afin de réintégrer progressivement les flux dans les circuits institutionnels.

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