Fuite des cerveauxLe constat est sans appel et l’hémorragie ne faiblit pas. Mohsen Gharsi, doyen de l’Ordre des Ingénieurs Tunisiens (OIT), a récemment tiré la sonnette d’alarme sur une réalité devenue insoutenable pour l’économie nationale : la perte de 46 000 ingénieurs au cours de la dernière décennie. Ce chiffre, qui représente environ 42 % des effectifs inscrits à l’Ordre, témoigne d’un basculement structurel où le capital humain tunisien, formé à grands frais par l’État, devient le moteur de la croissance de nos partenaires étrangers.

Un investissement public exporté sans retour sur capital

La formation d’un ingénieur constitue l’un des investissements les plus lourds pour les finances publiques. Pourtant, la Tunisie observe ses talents les plus pointus, notamment dans les secteurs de l’informatique et des nouvelles technologies, quitter le pays dès l’obtention de leur diplôme ou après quelques années d’expérience. En 2022, le pays a atteint un pic critique avec près de 8 000 départs en une seule année. Cette “exportation” forcée de cerveaux prive le tissu industriel local de ses capacités d’innovation et de ses mentors, indispensables pour accompagner la transition numérique et écologique du pays.

Le paradoxe de l’excellence : Reconnaissance internationale, déclin national

Le succès des ingénieurs tunisiens au sein des plus grandes structures financières et industrielles européennes est une preuve irréfutable de la qualité du système académique tunisien. Cependant, ce rayonnement à l’étranger masque une précarité endémique au niveau local : salaires déconnectés de la réalité du marché, manque de perspectives de carrière et conditions de travail peu compétitives face aux standards internationaux. Si l’excellence tunisienne est célébrée par les employeurs étrangers, elle se transforme en un manque à gagner stratégique pour la Tunisie, incapable aujourd’hui de retenir ses forces vives.

Vers une “Sécurité Nationale” des compétences

Face à cette situation, l’OIT appelle à une action urgente qui dépasse le cadre social. Pour Mohsen Gharsi, l’exode des ingénieurs n’est plus une simple question d’emploi, mais un véritable enjeu de sécurité nationale. Sans une stratégie nationale de rétention — passant par une revalorisation salariale, une réforme du statut de l’ingénieur et l’amélioration de l’écosystème d’innovation — la Tunisie risque de compromettre durablement sa capacité à piloter ses propres projets stratégiques. La question est désormais posée aux décideurs : qui construira la Tunisie de demain si ses bâtisseurs sont ailleurs ?

EN BREF

  • Hémorragie critique : 46 000 ingénieurs tunisiens ont quitté le pays en 10 ans, soit 42 % des inscrits à l’Ordre.
  • Fuite massive : Le pic a été atteint en 2022 avec environ 8 000 départs annuels.
  • Spécialités sous tension : Le secteur de l’informatique et des nouvelles technologies est le plus touché par cet exode.
  • Perte de valeur : Un investissement public majeur en formation se transforme en manque à gagner stratégique pour l’industrie locale.
  • Revendication : L’OIT exige une révision urgente du statut de l’ingénieur et un cadre de travail compétitif pour freiner ce “point noir” socio-économique.