
E4T, 18 juin 2026 – La Tunisie arrive au 77e rang mondial sur 163 pays, avec un score de 1,947. Mieux encore : elle gagne 19 places par rapport au classement de long terme. Une performance qui la place devant l’Algérie (91e), l’Égypte (113e), la Libye (125e) et même la France (99e). Le Maroc reste toutefois légèrement devant, au 65e rang
Dans un contexte où sept des huit grandes régions du monde ont vu leur niveau de paix se détériorer, la Tunisie apparaît comme une oasis relative de stabilité. Une bonne nouvelle ? Oui. Une raison de dormir tranquille ? Beaucoup moins.
Avant de célébrer, il faut comprendre ce que mesure réellement cet indice. Le GPI évalue 163 pays à travers 23 indicateurs regroupés en trois grandes familles :
le niveau de sécurité intérieure (criminalité, terrorisme, violences politiques, stabilité politique, perception de la sécurité),
les conflits internes et externes (guerres, tensions, nombre de victimes, implication dans des conflits)
et le degré de militarisation (dépenses militaires, importations d’armes, effectifs armés, armement lourd). Autrement dit, le classement ne mesure pas le bonheur, la prospérité ou la démocratie. Il mesure surtout la probabilité qu’un pays explose.
La Tunisie semble tenir le coup.
Avec un score d’environ 1,95, la Tunisie se classe au 77e rang mondial. Elle se situe loin devant plusieurs pays de la région, notamment l’Algérie, l’Égypte ou la Libye. Elle se place également devant la France, dont les tensions sociales, les violences urbaines et la menace terroriste continuent de peser sur son score. À l’échelle du Maghreb, seul le Maroc fait mieux, occupant le 65e rang mondial.
Cette comparaison avec le Maroc mérite d’ailleurs qu’on s’y attarde.
Depuis une décennie, Rabat a fait de la stabilité un véritable produit d’exportation politique. Le royaume bénéficie d’institutions relativement prévisibles, d’une politique étrangère active, d’investissements massifs dans les infrastructures et d’une stratégie sécuritaire reconnue.
Le Maroc n’est pas exempt de critiques en matière de libertés publiques, mais son appareil d’État apparaît robuste et cohérent.
La Tunisie, elle, suit une trajectoire inverse. Elle dispose d’un niveau de conflictualité faible mais d’institutions fragilisées. Le Maroc ressemble à une maison solidement construite.
La Tunisie ressemble davantage à un immeuble dont la façade tient encore debout alors que plusieurs murs porteurs sont fissurés.
Le paradoxe est frappant
Depuis le 25 juillet 2021, la Tunisie a connu une concentration progressive du pouvoir autour du président Kaïs Saïed. Parlement neutralisé puis remplacé, justice réorganisée, partis marginalisés, société civile sous pression : la conflictualité visible a diminué. Mais la disparition du bruit ne signifie pas nécessairement l’apparition de l’harmonie.
Le classement du GPI récompense en partie cette diminution des tensions ouvertes. Les manifestations sont moins nombreuses. Les affrontements politiques sont moins spectaculaires.
Le terrorisme a fortement reculé par rapport à la décennie précédente. Les frontières sont relativement sécurisées. La violence armée demeure marginale.
Mais la paix statistique peut parfois masquer une tension politique silencieuse.
Le rapport rappelle d’ailleurs que l’un des facteurs de détérioration les plus importants à l’échelle mondiale concerne l’instabilité politique et l’intensité des conflits internes. Dans plusieurs pays, les frustrations accumulées finissent par ressurgir sous des formes imprévisibles. L’histoire récente du monde arabe en offre suffisamment d’exemples pour éviter toute naïveté.
Mais, des inquiétudes en puissance
Car derrière les bons chiffres tunisiens se cache une réalité plus inquiétante.
Le chômage des jeunes demeure élevé. La croissance économique peine à dépasser le seuil de survie. La dette publique continue d’exercer une pression considérable sur les finances nationales. L’investissement privé reste atone. Les services publics s’essoufflent. Les hôpitaux manquent de moyens. Les écoles perdent leurs enseignants. Les universités forment des diplômés qui rêvent surtout d’un billet d’avion.
Or aucun de ces éléments n’entre directement dans le calcul du Global Peace Index.
C’est là toute la subtilité du classement. Le GPI mesure la température de l’incendie. Il ne mesure pas toujours l’accumulation du combustible.
Une société peut paraître calme tout en étant profondément fragilisée. Les économistes parlent parfois de stabilité apparente. Les sociologues évoquent la résignation collective. Les citoyens, eux, parlent plus simplement de fatigue.
La Tunisie de 2026 ressemble parfois à un pays qui a cessé de protester non parce qu’il est satisfait, mais parce qu’il doute de l’utilité de protester.
Face à cette situation, la comparaison avec le Maroc devient stratégique. Rabat transforme sa stabilité en investissements, en diplomatie économique, en attractivité industrielle et en influence régionale. Tunis transforme sa stabilité en attente. Les deux pays affichent une paix relative ; un seul semble réussir à la convertir en projet de développement.
Voilà sans doute le principal enseignement du rapport.
La paix n’est pas une fin. C’est un capital. Encore faut-il savoir l’investir.
Car les dangers qui guettent la Tunisie sous l’ère Kaïs Saïed ne sont pas ceux d’une guerre civile imminente ou d’un effondrement sécuritaire brutal. Ils sont plus sournois. Érosion des contre-pouvoirs. Départ massif des compétences.
Défiance envers les institutions. Marginalisation du débat public. Appauvrissement progressif des classes moyennes. Ces phénomènes avancent lentement, sans bruit, sans sirène, sans chars dans les rues.
Et pourtant, ils peuvent fragiliser durablement un pays.
Le Global Peace Index 2026 offre donc une photographie rassurante mais incomplète. La Tunisie apparaît aujourd’hui comme l’un des pays les plus paisibles du monde arabe. C’est un acquis précieux. Mais une société ne vit pas de paix seulement. Elle vit aussi d’espoir, de confiance et de perspectives.
À force de confondre la paix avec le silence, le pouvoir risque d’oublier qu’une nation n’est pas un auditoire. Une démocratie n’est pas un monologue. Et une stabilité durable ne se décrète pas : elle se construit.
La Tunisie est aujourd’hui mieux classée que beaucoup de ses voisins. Reste à savoir si elle grimpe les échelons de la paix ou si elle monte simplement dans l’ascenseur de l’immobilisme.
Car lorsqu’un pays cesse de faire du bruit, deux explications sont possibles : soit il avance sereinement, soit il retient son souffle.
Moktar Lamari
Source : Global Peace Index 2026: Measuring Peace in a Complex World, Institute for Economics & Peace (IEP), Sydney, juin 2026, 125 pages. Le classement repose sur 23 indicateurs couvrant la sécurité, les conflits et la militarisation.
https://www.economicsandpeace.org/wp-content/uploads/2026/06/Global-Peace-Index-2026-Report.pdf


