Avec l’interconnexion électrique ELMED et l’arrivée massive de câbles sous-marins, la Tunisie se retrouve à la croisée des flux énergétiques et numériques. Mais un risque demeure : celui de n’être qu’un territoire de transit.

Pour capter la valeur, le pays doit développer ses propres capacités de calcul, attirer des data centers et articuler énergie, connectivité et intelligence artificielle dans une stratégie industrielle cohérente.

ELMED : l’autre câble stratégique

La révolution en cours ne concerne pas seulement les données. En parallèle des infrastructures numériques, Tunis et Rome développent ELMED, un câble électrique sous-marin de 220 kilomètres reliant la Tunisie à la Sicile.

Le projet, porté par la STEG et l’italien Terna, permettra des échanges d’électricité bidirectionnels avec une capacité de 600 MW. Officiellement, l’objectif est double : renforcer la stabilité des réseaux et accélérer l’intégration des énergies renouvelables entre l’Europe et l’Afrique du Nord.

Mais là encore, l’enjeu dépasse la technique. L’intelligence artificielle repose désormais sur un triptyque stratégique : les données, les capacités de calcul et l’énergie. Sans électricité abondante et compétitive, il n’y a pas de grands centres de calcul. Et sans centres de calcul, impossible de développer une véritable souveraineté numérique.

Le risque du simple transit

C’est tout le paradoxe tunisien. Le pays pourrait devenir un corridor majeur pour les données grâce à Medusa, tout en exportant son énergie verte vers l’Europe via ELMED… sans réellement capter la valeur créée.

Aujourd’hui, les grands modèles d’intelligence artificielle sont principalement entraînés dans des data centers américains, européens ou chinois. Ces installations consomment des quantités colossales d’électricité et nécessitent une connectivité ultra-rapide avec les réseaux mondiaux.

Si la Tunisie ne développe pas rapidement ses propres infrastructures de calcul — data centers, cloud souverain, capacités GPU — elle risque de rester cantonnée au rôle de simple plateforme de transit : les données passeront par son territoire, l’électricité aussi, mais la valeur ajoutée sera créée ailleurs.

Autrement dit, le pays pourrait fournir les autoroutes sans héberger les usines.

Le pari des data centers solaires

Quelques signaux indiquent toutefois un changement de trajectoire. À Bizerte, des projets de data centers alimentés par énergie solaire commencent à émerger à proximité des points d’atterrissage des câbles.

Cette logique est cohérente : rapprocher énergie, connectivité et capacités de calcul dans un même écosystème.

Le modèle existe déjà ailleurs. Les pays qui dominent aujourd’hui l’économie numérique mondiale sont ceux qui ont su articuler infrastructures énergétiques et infrastructures de données.

La Tunisie dispose d’atouts rares : proximité immédiate de l’Europe, ensoleillement massif, coûts potentiellement compétitifs et accès direct aux grands corridors numériques méditerranéens. Encore faut-il transformer cette position géographique en stratégie industrielle.

Marseille, capitale numérique méditerranéenne

Face à elle, Marseille avance déjà à grande vitesse. La cité phocéenne concentre aujourd’hui l’un des plus importants hubs de câbles sous-marins au monde. Dix-sept systèmes y atterrissent, reliant l’Europe à l’Afrique, au Moyen-Orient et à l’Asie.

Autour de ces infrastructures, les géants du cloud et des data centers ont massivement investi. Marseille est devenue l’une des principales portes d’entrée des données en Europe.

Et avec l’explosion de l’intelligence artificielle générative, les besoins énergétiques des centres de calcul deviennent gigantesques. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation électrique mondiale des data centers pourrait plus que doubler d’ici 2030.

L’Europe a parfaitement identifié l’enjeu. La sécurisation des câbles sous-marins est désormais considérée comme une priorité stratégique autant qu’économique.

Une fenêtre historique pour Tunis

La Tunisie dispose aujourd’hui d’une opportunité rare : celle de ne plus être uniquement un marché numérique périphérique, mais un acteur structurant du nouvel espace méditerranéen des données et de l’énergie. Les câbles sous-marins lui donnent une position stratégique. L’interconnexion électrique avec l’Italie lui ouvre une perspective énergétique régionale. Son potentiel solaire lui offre un avantage compétitif dans un monde où l’électricité devient la matière première de l’intelligence artificielle.

Mais la vraie bataille commence maintenant. Les États qui prospèrent ne sont pas ceux par lesquels transitent les flux, mais ceux qui savent les transformer en puissance industrielle, technologique et politique. Le soleil tunisien peut alimenter les serveurs européens. Il peut aussi, demain, faire émerger une capacité africaine de calcul et d’intelligence artificielle.

Amine Chouaieb

EN BREF

  • Le triptyque de l’IA : Le développement technologique mondial dépend d’une synergie stricte entre l’accès aux données, la puissance de calcul et la disponibilité de l’énergie.
  • Le projet ELMED : L’interconnexion électrique sous-marine de 220 km entre la Tunisie et la Sicile (600 MW) ouvre une passerelle énergétique bidirectionnelle critique avec l’Europe.
  • Le risque du transit : Si le pays n’implante pas ses propres infrastructures GPU et cloud souverain, il se cantonnera à regarder passer les flux de données et d’énergie sans capter la valeur ajoutée.
  • L’opportunité solaire : Positionner des data centers alimentés par de l’énergie photovoltaïque à proximité des points d’atterrissage à Bizerte constitue l’arme économique majeure du pays.
  • L’alerte énergétique : Avec une consommation des data centers appelée à doubler d’ici 2030, l’accès direct de la Tunisie à l’énergie verte représente un avantage compétitif historique face aux hubs saturés comme Marseille.

Amine Chouaeib* Mohamed Amine Chouaieb est un entrepreneur tunisien actif dans les technologies connectées et les télécommunications. Il a fondé Chifco avant de diriger Cellcom, puis de lancer Nety, un fournisseur d’accès Internet présent dans plusieurs régions du pays. Son parcours mêle innovation, gestion d’entreprises et engagement pour le développement numérique en Tunisie.