Connexions méditerranée
image d’illustration – Gemini

Dans les profondeurs de la Méditerranée circule désormais l’un des flux les plus stratégiques du XXIᵉ siècle : les données. Longtemps absente des grandes routes numériques, la Tunisie se retrouve aujourd’hui au cœur d’un réseau mondial où transitent plus de 98 % du trafic Internet intercontinental. Entre câbles sous-marins, enjeux géopolitiques et nouvelles vulnérabilités, le pays change de statut et entre dans une ère où la souveraineté se mesure autant en gigabits qu’en mégawatts.

Nous expliquerons l’importance des enjeux dans cet article articulé en deux parties :  la première explore la nouvelle géographie stratégique des câbles sous‑marins en Méditerranée et la place croissante de la Tunisie dans ces flux numériques mondiaux et la seconde analyse les enjeux énergétiques, industriels et technologiques qui détermineront la capacité du pays à capter la valeur et à devenir un véritable hub régional.

Le nouveau détroit d’Ormuz

À Marseille, les câbles sous-marins arrivent désormais comme les pétroliers autrefois. Ils transportent non pas du brut, mais les flux invisibles qui font tourner l’économie mondiale : données bancaires, vidéos, cloud, intelligence artificielle, communications militaires. Plus de 98 % du trafic Internet intercontinental transite aujourd’hui par ces infrastructures discrètes et vulnérables.

Pendant des décennies, le détroit d’Ormuz a incarné le point névralgique du pétrole mondial. Une part décisive des exportations d’hydrocarbures y transite encore chaque jour. Mais un autre flux, tout aussi vital, emprunte désormais les mêmes routes maritimes : celui des données. Les grands câbles reliant l’Asie à l’Europe traversent le golfe Persique, la mer Rouge puis la Méditerranée avant de remonter vers Marseille, Barcelone ou Gênes.

Cette géographie numérique crée un nouveau « goulot d’étranglement » mondial. La guerre en Ukraine et les soupçons de sabotage des infrastructures sous-marines en mer Baltique ont brutalement rappelé la fragilité de ces réseaux. Les États ont compris qu’un câble sectionné pouvait paralyser des économies entières, perturber des opérations militaires ou ralentir des services critiques.

Dans ce contexte, la Méditerranée est devenue un espace hautement stratégique. Et la Tunisie, située au cœur de cet axe, change progressivement de statut.

La Tunisie sort de la périphérie numérique

Pendant longtemps, le pays a surtout été perçu comme un marché de consommation numérique dépendant des infrastructures européennes. Mais depuis quelques années, les investissements dans les câbles sous-marins redessinent cette réalité.

Les côtes tunisiennes — principalement Bizerte et Kélibia — accueillent désormais plusieurs systèmes majeurs reliant l’Europe à l’Afrique, au Moyen-Orient et à l’Asie. Cette densification des connexions transforme progressivement la Tunisie en point de passage régional.

Au-delà de la simple amélioration du débit Internet pour les particuliers, l’enjeu est bien plus vaste : attirer des data centers, des opérateurs cloud, des plateformes d’intelligence artificielle et, à terme, des industries numériques à forte valeur ajoutée. Car dans l’économie numérique mondiale, les infrastructures précèdent souvent les investissements.

Medusa, le câble qui change d’échelle

L’arrivée du câble Medusa à Bizerte marque une étape majeure dans cette mutation. Porté par le consortium AFR-IX Telecom et soutenu par l’Union européenne, ce système de plus de 8 700 kilomètres relie les deux rives de la Méditerranée : Espagne, France, Italie, Grèce, Chypre, Maroc, Algérie, Tunisie, Libye et Égypte.

La liaison directe entre Bizerte et Marseille offre une capacité estimée entre 20 et 22 Tbps. Pour la Tunisie, c’est un saut d’échelle considérable. Tunisie Telecom évoque une multiplication par huit des capacités internationales du pays.

Mais derrière les chiffres techniques, Medusa porte surtout une dimension géopolitique. L’Union européenne cherche à diversifier et sécuriser ses routes numériques vers l’Afrique et l’Asie, dans un contexte de rivalité technologique croissante avec les États-Unis et la Chine. En intégrant ce réseau, la Tunisie gagne un rôle nouveau dans l’architecture numérique euro-méditerranéenne.

Un réseau déjà dense

Medusa ne part pas de zéro. La Tunisie dispose déjà d’un maillage sous-marin relativement développé pour un pays de cette taille :

  • le câble Hannibal relie directement la Tunisie à la Sicile ;
  • Didon, exploité notamment par Orange et Ooredoo, atterrit à Kélibia ;
  • SeaMeWe-4 connecte le pays aux grandes routes reliant l’Asie du Sud-Est à l’Europe occidentale ;
  • le câble PEACE — également appelé Ifriqya par Ooredoo Tunisie — ouvre une connexion stratégique vers l’Asie et l’Afrique avec des capacités extrêmement élevées.

Cette multiplication des routes réduit la dépendance à un seul corridor et améliore la résilience du pays. En matière numérique, la redondance est devenue un impératif stratégique.

 Une souveraineté qui se joue sous la mer

La Tunisie n’est plus un simple point sur la carte numérique méditerranéenne. Elle devient un nœud stratégique. Mais cette montée en puissance ne sera durable que si le pays transforme ces infrastructures en véritable levier de souveraineté technologique.

Amine Chouaieb

EN BREF

  • Flux vitaux : Plus de 98 % du trafic Internet intercontinental transite par des câbles sous-marins, faisant de la Méditerranée le nouveau pivot géopolitique mondial de la donnée.
  • Rupture stratégique : La Tunisie passe du statut de simple consommateur numérique à celui de nœud d’atterrissement critique entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie.
  • Le bond Medusa : Le câble Medusa (8 700 km) multiplie par 8 les capacités internationales de la Tunisie, injectant 20 à 22 Tbps depuis Bizerte vers Marseille.
  • Résilience par la redondance : Grâce au maillage combiné de Medusa, PEACE (Ifriqya), Hannibal et Didon, le pays sécurise ses corridors numériques contre les risques de coupure.
  • Défi de souveraineté : L’enjeu bascule vers la monétisation industrielle de ces infrastructures pour attirer les leaders du cloud, des data centers et de l’IA.

Amine Chouaeib* Mohamed Amine Chouaieb est un entrepreneur tunisien actif dans les technologies connectées et les télécommunications. Il a fondé Chifco avant de diriger Cellcom, puis de lancer Nety, un fournisseur d’accès Internet présent dans plusieurs régions du pays. Son parcours mêle innovation, gestion d’entreprises et engagement pour le développement numérique en Tunisie.