
Le grand décalage : 0,4 % du PIB tunisien contre 3 % à l’échelle mondiale
Le diagnostic est sans appel : la Tunisie passe à côté de la nouvelle économie de l’immatériel. Lors d’une intervention sur Express FM le 2 juin 2026, Ahmed Amine Azzouzi, expert en stratégies et structuration des industries créatives, a mis en lumière un retard structurel flagrant. Les industries culturelles et créatives (cinéma, musique, design, jeux vidéo, édition) ne représentent que 0,4 % de l’activité économique nationale. Par comparaison, ce secteur pèse près de 3 % de la richesse mondiale.
Ce différentiel n’est pas qu’une anomalie statistique, c’est un manque à gagner colossal pour l’emploi des jeunes et l’exportation. Dans l’économie contemporaine, la créativité n’est plus un simple supplément d’âme, mais un carburant industriel majeur. La Tunisie, en restant à la traîne, s’autocensure sur l’un des marchés les plus dynamiques de la décennie.
Du Soft Power au Hard Cash : les exemples coréen et turc
Pourtant, le destin économique de la culture n’a rien d’une fatalité. Des nations qui affichaient dans les années 1950 un niveau de développement comparable à celui de la Tunisie ont su opérer un pivot historique. L’exemple le plus édifiant reste la Corée du Sud, dont la stratégie de “Hallyu” (la vague culturelle) a transformé la K-Pop, les K-Dramas et le jeu vidéo en piliers de son commerce extérieur.
Plus proche de la Tunisie, la Turquie a bâti une véritable diplomatie audiovisuelle grâce à l’exportation massive de ses séries télévisées, tandis que le Liban et l’Égypte se sont imposés depuis longtemps comme les plaques tournantes de l’édition et de la musique dans le monde arabe. De grandes puissances comme les États-Unis (Hollywood), l’Inde (Bollywood) ou le Brésil ont démontré que l’influence internationale et les recettes d’exportation marchaient main dans la main.
Un vivier de talents bridé par un archaïsme structurel
Ce retard tunisien est d’autant plus paradoxal que la matière première — le talent — est surabondante. Qu’il s’agisse de la présence régulière du cinéma tunisien dans les grands festivals internationaux (Cannes, Venise), de l’hégémonie de ses rappeurs sur les plateformes de streaming arabes, ou de l’émergence de ses créateurs de contenus, le potentiel exportable est une réalité.
Le point de blocage est purement écosystémique. Le secteur souffre d’une faiblesse chronique de sa structuration juridique, d’un système de protection de la propriété intellectuelle obsolète ou mal appliqué, et de mécanismes de distribution et de monétisation défaillants. Pour libérer cette valeur, il est urgent de sortir la culture de sa tutelle unique du ministère des Affaires culturelles. Les ICC doivent devenir un dossier transversal impliquant les Finances, l’Industrie et l’Investissement, afin de transformer le génie créatif tunisien en une industrie hautement rentable.
ABS


