Réunis le 2 juin à Tunis à l’occasion de la première édition du Forum Maghrébin Contre le Tabac, organisé par la plateforme médicale Med.tn, des experts de Tunisie, d’Algérie et de Libye ont dressé un constat préoccupant de l’évolution du tabagisme dans la région. Parmi les intervenants, le cardiologue tunisien Dr Dhaker Lahidheb a souligné le décalage croissant entre les tendances mondiales et la situation observée dans les pays du Maghreb.

Selon lui, alors que le nombre de fumeurs est en baisse dans plusieurs régions du monde grâce aux campagnes de prévention, à l’augmentation des prix du tabac et aux politiques de santé publique, les chiffres continuent d’augmenter dans les pays du Maghreb. « En Europe du Nord, en Australie, en Nouvelle-Zélande ou encore dans plusieurs pays d’Asie, les efforts déployés portent leurs fruits. Chez nous, les indicateurs restent alarmants », a-t-il déclaré.

Le spécialiste a notamment mis en avant l’impact du tabagisme sur les maladies cardiovasculaires. Il rappelle qu’au cours des années 1990, environ 20 % des patients victimes d’un infarctus étaient des fumeurs. Aujourd’hui, cette proportion dépasse les 50 %, illustrant selon lui le rôle majeur du tabac dans la survenue des maladies cardiaques et vasculaires.

Dr Lahidheb a également rappelé le poids du tabagisme dans la mortalité en Tunisie. « Une mort sur cinq est liée au tabac », a-t-il affirmé, soulignant que ses conséquences ne se limitent pas aux maladies cardiovasculaires mais concernent également les maladies respiratoires chroniques et de nombreux cancers.

Pour l’expert, les stratégies actuelles de prévention ne parviennent plus à atteindre efficacement les jeunes générations. Il estime que les campagnes classiques basées sur les affiches, brochures et messages institutionnels ne correspondent plus aux habitudes de consommation médiatique des adolescents. « Les jeunes ne regardent plus la télévision et ne lisent plus les supports papier. Ils sont sur les réseaux sociaux et consomment des vidéos de quelques secondes », a-t-il expliqué.

Face à cette réalité, il appelle les autorités sanitaires à investir davantage les plateformes numériques afin de diffuser des messages de prévention adaptés aux usages des jeunes. Il préconise notamment le recours à des personnalités influentes – artistes, sportifs ou créateurs de contenu – capables de sensibiliser efficacement les adolescents aux dangers du tabac.

L’intervention a également porté sur la protection des mineurs face aux nouveaux produits contenant de la nicotine. Dr Lahidheb a dénoncé la commercialisation de produits aux saveurs attractives, inspirées notamment de confiseries ou de chewing-gums, susceptibles de séduire les plus jeunes. Il a rappelé que l’Organisation mondiale de la santé considère les adolescents âgés de 13 à 15 ans comme une population particulièrement vulnérable aux stratégies de recrutement de nouveaux consommateurs de nicotine.

Abordant la question des alternatives à la cigarette, le cardiologue a précisé que les produits de tabac chauffé peuvent être envisagés dans une démarche progressive d’arrêt du tabac pour certains fumeurs adultes. Selon lui, leur utilisation ne constitue pas une finalité mais une étape transitoire destinée à accompagner le sevrage tabagique. Il a toutefois insisté sur le fait que ces produits ne doivent en aucun cas être promus auprès des jeunes ou des non-fumeurs.

Dr Dhaker Lahidheb a aussi précisé que certains produits à risque réduit peuvent être envisagés dans une démarche progressive d’arrêt du tabac pour des fumeurs adultes déjà dépendants à la nicotine. Il a notamment cité l’exemple de la cigarette électronique, qui contient de la nicotine mais dont le niveau de risque serait nettement inférieur à celui du tabagisme classique. Selon lui, cette alternative peut présenter un intérêt particulier chez certains patients cardiaques. « Après la pose d’un stent ou une autre intervention cardiovasculaire, un patient qui continue à fumer des cigarettes classiques éprouve souvent des difficultés à fournir un effort physique. En passant à la cigarette électronique, il retrouve progressivement une meilleure capacité respiratoire et peut reprendre

Enfin, Dr Lahidheb a attiré l’attention sur les inégalités sociales face au tabagisme. Les personnes à faibles revenus sont, selon lui, davantage exposées au risque de dépendance que les catégories les plus favorisées. Il a plaidé pour la création de centres de sevrage tabagique gratuits au sein des hôpitaux publics, avec un accès simple et rapide aux consultations. « L’aide au sevrage doit être accessible à tous et les délais de prise en charge ne doivent pas décourager les patients », a-t-il conclu.

Cette première édition du Forum Maghrébin Contre le Tabac a ainsi permis de mettre en lumière la nécessité d’adapter les politiques de prévention aux réalités actuelles et de renforcer la coopération régionale face à un enjeu majeur de santé publique.