
Les décideurs publics sont-ils conscients que la cartographie économique régionale et mondiale est en train de changer ? Que nos voisins qu’ils soient algériens, marocains ou égyptiens investissent dans de nouvelles alliances, élargissent leurs partenariats et se lancent dans de grands projets structurants ?
L’Etat tunisien du 21ème siècle, s’enferme dans un discours souverainiste et peine à assurer ce qui relève du socle minimal d’un État moderne : la maintenance de ses infrastructures essentielles ! Il n’y a qu’à observer l’état des routes, des ponts, des réseaux d’assainissement ou des ouvrages hydrauliques pour mesurer l’ampleur du délabrement. La dégradation n’est plus marginale : elle est systémique.
Les entreprises publiques censées garantir les services vitaux — SONEDE pour l’eau, STEG pour l’électricité et le gaz — n’ont plus les moyens d’entretenir leurs équipements. Les pannes se multiplient, les coupures deviennent récurrentes, les pertes techniques explosent. La SONEDE affiche des taux de fuite d’eau qui dépassent 30 % dans certaines régions, tandis que la STEG peine à renouveler des infrastructures vieillissantes, aggravant les risques de rupture d’approvisionnement.
Ce déclin n’est pas seulement technique : il est financier et institutionnel.
A ce propos, il serait réellement honnête de reconnaître notre triste vérité : l’État social se délite par le bas, non pas parce qu’il est remis en cause par le FMI, mais parce qu’il n’est plus financé, plus piloté, plus entretenu. L’économiste Hechmi Alaya le dit clairement : la Tunisie ne peut continuer à « se complaire dans un immobilisme d’un autre âge » alors que ses fleurons publics — Tunisair, CPG, Sonède, STEG — s’enfoncent dans une spirale de défaillance.
Ce délabrement matériel est le miroir du délabrement institutionnel. Il révèle une vérité que le discours politique peine à assumer : l’absence de réformes ne protège pas l’État social — elle l’érode. Et plus l’État retarde les décisions structurelles, plus le coût de la réparation sera élevé pour les finances publiques comme pour les citoyens.
Un retour diplomatique vers le FMI : geste fort, blocage total
Dans pareil contexte, de quelle utilité serait la participation d’une délégation tunisienne au FMI si elle n’apporte rien de nouveau, si le pays ne profite pas de son adhésion au fond alors qu’il fait face à une crise économique caractérisée par de faibles réserves de change et une dette extérieure lourde ?
A quoi bon investir dans des déplacements coûteux pour une Tunisie qui traverse de grandes difficultés financières si ses représentants ne réussissent pas à conclure un accord équilibré et respectueux de ses priorités qui permet d’envoyer un signal positif aux bailleurs de fonds internationaux et faciliter la mobilisation de fonds supplémentaires ?
La participation tunisienne aux Spring Meetings 2026 du FMI et de la Banque mondiale a été largement commentée. Pour Ecoweek n°14/2026, il s’agit « d’un signal de bon augure », révélateur d’un changement d’attitude après la rupture de 2022.
Ce geste traduit une prise de conscience : la Tunisie ne peut durablement tourner le dos à l’institution de Bretton Woods, seule capable d’envoyer un signal de crédibilité aux bailleurs multilatéraux, bilatéraux et privés.
Un réalisme économique imposé par les faits
Le pays continue de financer son déficit externe par des emprunts à des taux exorbitants auprès de la Banque africaine d’import‑export, de la BERD ou encore sur les Bons du Trésor domestiques.
À l’inverse, le prêt du FMI aurait été assorti d’un taux proche de 3 %. Il faut préciser que la Tunisie continue à rembourser ses dettes envers le Fonds et détient une quote‑part de 545,2 millions de DTS.
Un geste sans effet immédiat
Bien que considérant la participation de la Tunisie aux « spring meeting » comme un bon signe, Hechmi Alaya affirme : « Il n’y a pas lieu d’espérer quoi que ce soit des Spring Meetings du FMI. » La raison est simple : le blocage est politique et non technique.
Ecoweek identifie un triple nœud politique : le refus de l’État tunisien de tout « diktat étranger », l’opposition historique de l’UGTT aux réformes structurelles et l’absence d’un consensus national pour porter un programme pluriannuel socialement sensible.
Tant que ces trois verrous ne sont pas levés, les discussions resteront « des palabres sans conséquences réelles ».
Une fenêtre d’opportunité fragile mais réelle
Alaya estime pourtant que « jamais la situation d’ensemble n’a été aussi propice à un changement de cap majeur ». Trois évolutions récentes ouvrent une brèche : le choc géopolitique au Moyen‑Orient, le changement de gouvernance à l’UGTT, l’épuisement du modèle souverainiste sans réformes.
Mais cette fenêtre exige un signal politique clair : mandat explicite donné au gouvernement, discours moins hostile au FMI, engagement écrit sur les axes de réforme.
Les réformes du FMI : rejetées publiquement, appliquées discrètement, un paradoxe coûteux
Ce qui est surprenant est que la Tunisie applique déjà les réformes du FMI… tout en refusant le prêt. Ce paradoxe est au cœur de la crise de confiance actuelle.
La masse salariale : une exigence du FMI déjà intégrée
Le budget 2026 prévoit de limiter la masse salariale à 13 % du PIB, exactement le seuil demandé par le FMI. Pourtant, les augmentations salariales promises n’ont toujours pas été appliquées en avril 2026.
Les entreprises publiques : restructuration en marche
Le gouvernement évoque désormais ouvertement la restructuration de toutes les entreprises publiques, dont plusieurs sont en faillite technique. Pour les maintenir à flot, l’État emprunte massivement — souvent à des taux supérieurs à 8 %. Une contradiction dénoncée par les experts
Larbi Ben Bouhali, directeur chez Investment Banking Australia, résume parfaitement ce paradoxe :
« La Tunisie applique les réformes du FMI sans en assumer le coût politique, ce qui aggrave la perte de confiance des investisseurs. »
Cette analyse rejoint celle d’Ecoweek, qui insiste sur la nécessité d’un programme de réformes assumé politiquement, présenté d’abord au peuple tunisien.
Le FMI n’a jamais demandé la fin de l’État social
Ecoweek corrige une idée reçue : « Le Fonds n’a jamais exigé la suppression pure et simple des subventions, mais leur remplacement par des transferts ciblés. »
Le véritable enjeu est donc l’efficacité, pas l’austérité.
Un plan budgétaire déjà aligné sur les exigences du Fonds
Ecoweek rappelle que le ministère des Finances a publié en 2022 un Cadre budgétaire à moyen terme prévoyant la réduction de la masse salariale de 15,1 % du PIB en 2022 à 12,9 % en 2025, un déficit ramené à –2,2 % du PIB, une dette publique réduite à 70,5 % du PIB, la « suppression progressive de la subvention des carburants » et la mise en place de transferts directs pour les produits de base.
Autrement dit : la Tunisie applique déjà le programme du FMI… sans le dire.
La Tunisie se trouve aujourd’hui face à une vérité simple et brutale : aucune réforme ne peut réussir si elle n’est pas assumée politiquement.
Winston Churchill disait : “Une politique d’apaisement face à la menace, c’est nourrir le crocodile en espérant être dévoré le dernier ».
A bon entendeur…
Amel Belhadj Ali
EN BREF
- Retour diplomatique : La Tunisie participe aux réunions du FMI/Banque mondiale en 2026, rompant avec quatre ans d’isolement, un signal jugé positif mais insuffisant.
- Blocage politique persistant : Malgré le dialogue, aucun accord n’est en vue en raison du refus des « diktats », de l’opposition syndicale et de l’absence de consensus national.
- Urgence infrastructurelle : Le pays fait face à un délabrement systémique (routes, eau, électricité). La SONEDE et la STEG sont en incapacité d’assurer la maintenance lourde.
- Le Grand Paradoxe : La Tunisie applique discrètement les réformes du FMI (confinement de la masse salariale à 13% du PIB, restructuration des agences publiques) mais refuse le prêt associé à 3%, se finançant à des taux bien plus élevés.
- Coût de l’immobilisme : L’absence de réformes assumées politiquement érode l’État social par le bas, faute de financement et de pilotage, augmentant chaque jour le coût final de la réparation.


