Au regard de certains indices, les échanges commerciaux entre la Tunisie et la Libye vont connaitre, prochainement,  une évolution significative. Deux importants indices méritent qu’on s’y attarde.

Le premier indice concerne l’affirmation d’une volonté politique de la part des responsables économiques des deux pays. Cette volonté a été exprimée avec force lors de la tenue, en décembre 2024, à Tripoli, de la réunion la commission commerciale  conjointe.

Lors de cette réunion, Tunis et Tripoli se sont engagées à lever les obstacles entravant les échanges bilatéraux et à donner un nouvel élan au partenariat tuniso-libyen dans les domaines du commerce et de l’investissement.

Objectif : faire passer les échanges à 5 milliards de dollars

Dans cette perspective,  la partie tunisienne  a proposé l’élaboration d’une feuille de route commune visant à accroître et à diversifier les échanges commerciaux, à bâtir des partenariats stratégiques, et à préparer une présence concertée sur le marché africain, notamment dans le cadre de la ZLECAf (Zone de libre-échange continentale africaine) et du COMESA (Marché commun de l’Afrique orientale et australe).

Confirmant les engagements pris à Tripoli, la partie libyenne a dépêché, au mois d’octobre 2025, à Tunis, son ministre de l’Économie et du Commerce, Mohamed Al-Huwayj. Lors de ses entretiens avec les responsables tunisiens, ce dernier a été pragmatique et direct. Il a insisté sur la nécessité de l’harmonisation des normes, de la numérisation des services et de la levée des entraves administratives afin de rendre les échanges plus fluides et de stimuler le rôle du secteur privé dans le développement économique des deux pays.

Par les chiffres les responsables économiques des deux pays ont estimé que l’augmentation de la valeur des échanges,  pourrait passer, d’ici 2029, à 5 milliards de dollars contre 3,5 milliards de dollars actuellement. Il s‘agit de toute évidence d’un objectif ambitieux  à même de consolider les relations de bon voisinage entre les deux pays.

Le deuxième indice porte sur la récente décision prise  le  18 janvier 2026 par la Banque centrale libyenne (BCL). L’institut d’émission libyen a annoncé une forte  dévaluation de 14,7% du dinar libyen par rapport à un panier de devises  (USD, EUR, GBP, JPY et CNY). Le taux de change officiel est ainsi passé de 5,43 à 6,38 dinars libyens  (LYD) pour un dollar. Cette dévaluation est  la deuxième dévaluation en moins d’un an, après celle de 13,3% en avril 2025, soit au total une dépréciation de 28% sur moins d’une année.

A l’origine, pressions économiques et financières persistantes

La BCL a justifié la nouvelle dévaluation par plusieurs facteurs : absence persistante d’un budget national unifié, croissance insoutenable des dépenses publiques des deux gouvernements basés à l’Est et à l’Ouest du pays, duplication continue des dépenses en dehors des cadres financiers officiels, divisions politiques persistantes ayant des répercussions négatives sur la situation économique, forte  dépréciation du dinar sur le marché parallèle, où le dollar américain s’est échangé jusqu’à 9 LYD…

L’institut d’émission libyen a également motivé sa décision par les variables économiques internationales, en particulier la baisse des prix du pétrole sur le marché international et le recul des recettes pétrolières qui en résulte.

Est il besoin de rappeler que la Libye est en proie à une grande instabilité politique et sécuritaire depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011. Deux gouvernements se disputent le pouvoir depuis plusieurs années dans ce pays d’Afrique du Nord. Dirigé par Abdelhamid Dbeibah, le premier exécutif est installé à Tripoli (ouest) et reconnu par la communauté internationale. Le second, qui siège à Benghazi (est), est appuyé par le maréchal Khalifa Haftar qui contrôle de larges pans du territoire libyen grâce notamment au soutien de plusieurs puissances étrangères, dont la Russie et les Emirats arabes unis.

Impact sur la Tunisie

Au rayon des répercussions de cette dévaluation sur la Tunisie, elle sera, en principe,  heureuse pour les importateurs tunisiens qui pourront acquérir, désormais,  des produits à des prix fort compétitifs d’autant plus qu’elle intervient durant le mois saint de Ramadhan, période connue pour être une période de forte consommation.

L’idéal serait, toutefois, pour le gouvernement tunisien d’encadrer cette opportunité et d’encourager les importateurs tunisiens à acquérir en priorité, en Libye,  des biens d’équipement. En contrepartie, ils bénéficieront d’une réduction des droits de douane à l’entrée en Tunisie des produits importés et le plus souvent subventionnés.

Cette démarche n’est pas nouvelle. Au temps de Bourguiba, les tunisiens pouvaient importer des tracteurs et véhicules utilitaires exonérés des droits de douane en Tunisie.

Néanmoins, cette forte dévaluation ne sera pas du goût des exportateurs tunisiens vers la Libye. Ces derniers,  qui exportent  moult produits dont les minerais et les substances utiles, verront la valeur de leurs exportations diminuer de manière significative.

Abstraction faite de ces éclairages, nous pensons qu’au regard de l’évolution difficile de la situation générale en Libye après l’assassinat du militant politique Seif al islam kadhafi,  il faut s’attendre, normalement à une forte dynamisation des échanges commerciaux sur son flanc le plus sécurisé à l’ouest,  voire du côté de la Tunisie.

Abou SARRA

EN BREF

  • Objectif 2029 : Atteindre 5 milliards de dollars d’échanges commerciaux bilatéraux.
  • Choc Monétaire : Dévaluation de 14,7 % du dinar libyen en janvier 2026 (28 % cumulés en un an).
  • Stratégie Africaine : Utilisation commune des zones de libre-échange ZLECAf et COMESA.
  • Importations : Opportunité pour la Tunisie d’importer des biens d’équipement à prix compétitifs.
  • Risque Export : Baisse de compétitivité des produits tunisiens sur le marché libyen.