
Hechmi Alaya : Une croissance en trompe-l’œil
Dans son éditorial du dimanche, Hechmi Alaya met en garde contre l’illusion d’une reprise. La Banque mondiale prévoit une croissance de 2,5 % en 2025, chiffre accueilli comme une confirmation de la relance. Mais pour Alaya, il s’agit d’un sursaut passager et accidentel. Plus inquiétant encore, la Tunisie affiche les taux de croissance les plus faibles de la région MENA, et même inférieurs à ceux de l’Afrique subsaharienne. Alors que la plupart des pays verront leur croissance accélérer en 2027, celle de la Tunisie devrait continuer à ralentir, tombant à 2,2 %.
Alaya identifie cinq menaces majeures, reprises par le Forum économique mondial : chômage, manque d’opportunités économiques, <qinsuffisance des services publics, stagnation économique persistante, dette et inflation. Ces facteurs traduisent une quasi-paralysie de l’activité économique, qui dépasse le simple ralentissement conjoncturel. Ils révèlent une inadéquation profonde entre formation, investissement et marché du travail, et posent la question de la capacité du modèle social tunisien à générer croissance et emplois pour une jeunesse en quête d’avenir.
Vulnérabilités structurelles et dépendance énergétique
L’économiste insiste sur un déficit énergétique alarmant : en 2025, la consommation nationale a atteint près de trois fois la production locale, obligeant le pays à importer les deux tiers de son énergie. Le taux de dépendance énergétique, inférieur à 10 % en 2010, s’élève désormais à 65 %. Ce déséquilibre explique plus de la moitié du déficit commercial et fragilise la compétitivité industrielle.
À cela s’ajoute un retard technologique criant. La Tunisie se situe en queue de peloton mondial en matière de vitesse de connexion internet, et reste incapable de valoriser son potentiel solaire. Dans le rapport Africa Solar Outlook 2026, elle n’occupe que la 19e place en Afrique pour l’électricité produite à partir du solaire, malgré un ensoleillement naturel exceptionnel.
Enfin, Alaya critique une politique fiscale punitive qui, en taxant les riches sans stimuler l’investissement, n’a pas amélioré le progrès social. Le Social Progress Index 2026 confirme cette régression : la Tunisie est passée de la 55e place mondiale en 2021 à la 89e en 2026, illustrant l’échec d’un État social réduit à un distributivisme inefficace.
Abdelbasset Sammari : L’économie parallèle comme levier de souveraineté
Abdelbasset Sammari aborde la crise sous un autre angle : la coexistence absurde entre déficit énergétique chronique et excédent monétaire parallèle. Pour lui, cette situation n’est pas une fatalité mais le résultat d’une incapacité politique et législative à prendre des décisions courageuses.
Il dénonce la contradiction de l’État, qui sollicite des financements extérieurs pour la transition énergétique tout en laissant des milliards de dinars circuler en dehors du système officiel, sans production ni impôts. Cette politique, réduite à la stigmatisation et aux poursuites, est selon lui une fuite en avant.
Sammari propose une solution non conventionnelle : instaurer un mécanisme exceptionnel de blanchiment des fonds non déclarés, mais conditionné à leur investissement exclusif dans les énergies renouvelables, le stockage électrique, la modernisation des réseaux intelligents ou la recapitalisation des entreprises de production d’énergie propre.
Il insiste sur le fait que ce dispositif ne doit pas se transformer en amnistie fiscale ouverte ni en blanchiment moral généralisé. L’objectif est de convertir l’argent parallèle, aujourd’hui perçu comme un fardeau sécuritaire et économique, en levier de souveraineté nationale. Pour Sammari, la Tunisie n’a plus le luxe de l’idéologie : les prêts ne sont qu’un report de crise, et seule une mobilisation massive de capitaux peut assurer la souveraineté énergétique.
Ridha Chkondali : Les entreprises publiques, gouffre financier et symbole de mauvaise gouvernance
Ridha Chkondali met en lumière un autre fléau : les pertes colossales des entreprises publiques. Selon le rapport de la Cour des Comptes, 11 entreprises ont cumulé 1 070 millions de dinars de pertes, dont plus de la moitié provient de Tunisair et de l’Office de la Marine Marchande et des Ports.
Il dénonce une gouvernance défaillante, marquée par une gestion laxiste et des privilèges excessifs accordés aux employés, alors que des entreprises privées similaires prospèrent dans les mêmes secteurs. Les conséquences sont visibles : retards quotidiens des vols, souffrances des voyageurs, image ternie de la Tunisie à l’international.
Pour Chkondali, il est impératif de réformer la loi sur les marchés publics, maillon faible de la gestion des entreprises publiques, et de repenser leur modèle de gouvernance. L’État doit assumer son rôle social en améliorant la qualité des services publics, au lieu de laisser les citoyens payer les pertes par leurs impôts sans bénéficier de services de qualité ni de prix raisonnables.
Trois voix, un même constat : l’urgence d’un sursaut politique
Malgré la diversité de leurs angles d’analyse, Alaya, Sammari et Chkondali convergent sur une idée centrale : la Tunisie est prisonnière de ses contradictions et de ses blocages structurels.
- Alaya met en lumière la faiblesse de la croissance et les vulnérabilités structurelles.
- Sammari propose de mobiliser l’économie parallèle pour financer la transition énergétique.
- Chkondali dénonce la mauvaise gouvernance des entreprises publiques et leur poids insoutenable sur les finances.
Leur message est clair : la Tunisie n’a plus le luxe du statu quo. La décision est politique avant d’être technique, et le temps presse. L’histoire ne pardonnera pas à ceux qui auront choisi de traquer l’argent au lieu de l’employer, de maintenir des structures déficientes au lieu de les réformer, ou de privilégier le discours moral au détriment de la décision souveraine.
Amel Belhadj Ali
En Bref
Croissance en trompe-l’œil : Malgré une prévision de 2,5 % pour 2025, la Tunisie reste en queue de peloton de la zone MENA avec un ralentissement structurel projeté à 2,2 % d’ici 2027.
Urgence Énergétique : La dépendance aux importations (2/3 de la consommation) grève le déficit commercial, tandis que le pays stagne à la 19e place africaine pour le solaire.
Audit des Gouvernances : Entre l’hémorragie financière des entreprises publiques (1,07 milliard de dinars de pertes) et l’argent de l’informel inutilisé, le blocage est jugé politique plus que technique.


