
Le coup de semonce des « Robes Noires »
Dernier acte d’une fronde qui ne cesse de s’étendre, l’Ordre National des Avocats de Tunisie (ONAT) a publié ce jour un communiqué au vitriol. Pour le Conseil de l’Ordre, la ligne rouge a été franchie. En voulant assimiler la profession d’avocat à une simple activité de service via une circulaire administrative, l’État ne s’attaque pas seulement à une niche fiscale, mais à un pilier de la République : le secret professionnel.
L’ONAT dénonce un “excès de pouvoir” et une méconnaissance profonde de la nature libérale de la profession. Pour les avocats, la transmission automatisée des données de facturation vers les serveurs de TTN est une intrusion inacceptable dans la relation confidentielle entre un défenseur et son client. La réponse est désormais judiciaire : un recours pour excès de pouvoir est en marche.
Une contestation née sur le terrain des PME
Pourtant, cette révolte n’est pas née dans les prétoires. Le premier cri de détresse est venu du poumon économique du pays : les PME. Dès l’annonce de la réforme, l’Association des PME a tiré la sonnette d’alarme. Pour ces milliers d’entrepreneurs, la facture électronique n’est pas qu’une ligne de code, c’est un coût. Logiciels certifiés, maintenance informatique, connexion haut débit permanente : le “ticket d’entrée” numérique est jugé prohibitif pour des structures déjà fragilisées par une conjoncture atone.
Quand la santé s’en mêle
Le front s’est ensuite élargi à l’Ordre des Médecins. Ici, l’argument est déontologique. Comment garantir que la nomenclature des actes médicaux, indispensable à une facturation transparente, ne devienne pas un livre ouvert sur la vie privée des Tunisiens ? Pour les médecins, le secret médical est un tout indivisible que la “datafication” fiscale ne saurait effriter.
Le Bardo à la rescousse : Vers une issue de secours ?
Face à cette coalition hétéroclite mais puissante, le Palais du Bardo semble vouloir jouer la carte de l’apaisement. Des députés ont introduit un projet d’amendement de l’article 53. L’idée ? Abandonner le “Big Bang” fiscal pour une approche pragmatique.
Le projet propose une application progressive, calquée sur le modèle déjà opérationnel pour les Grandes Entreprises. En clair : segmenter l’obligation selon la taille (chiffre d’affaires) et la nature de l’activité. Un cabinet d’avocat ou une clinique de quartier n’auraient plus à subir la même pression technologique qu’une multinationale, du moins dans un premier temps.
Conclusion : Trois chemins pour une réforme
La Tunisie se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Trois scénarios se dessinent pour les semaines à venir :
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Le Moratoire : Un gel pur et simple de la mesure pour éviter une paralysie générale (grèves des tribunaux et des cabinets médicaux).
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L’Amendement de la Raison : Le gouvernement accepte la proposition des députés. C’est le scénario du compromis : la réforme avance, mais progressivement.
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L’Épreuve de Force : L’exécutif maintient son cap, au risque d’une désobéissance fiscale et d’une guérilla juridique sans fin.
Dans cette bataille entre modernité administrative et libertés professionnelles, le projet d’amendement parlementaire apparaît comme la seule bouée de sauvetage capable d’éviter le naufrage d’une réforme pourtant nécessaire.
🛠️ Le Point Technique : Pourquoi le modèle tunisien fait-il débat ?
Pour comprendre la colère des professions libérales, il faut distinguer deux grandes philosophies mondiales de contrôle fiscal :
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Le Modèle de “Post-Audit” (Standard historique européen) : L’entreprise émet sa facture, et le fisc vérifie a posteriori la conformité. C’est un système basé sur la confiance et le contrôle différé.
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Le Modèle de “Clearance” (Le choix tunisien de 2026) : Inspiré de certains pays d’Amérique Latine (Mexique, Brésil), ce système impose que chaque facture soit validée en temps réel par une plateforme centrale de l’État (la TTN) avant d’être envoyée au client.
Le conflit : En passant au modèle de Clearance, la Tunisie impose une surveillance “au fil de l’eau”. Pour un avocat ou un médecin, cela signifie que l’État s’interpose mathématiquement et techniquement entre le professionnel et son patient/client au moment même de l’acte, d’où le blocage actuel sur le secret professionnel, entre autre.


